Chapitre 1. Les premières expressions de la pensée économique

-1La pensée économique chinoise
-2-La pensée économique de l'antiquité gréco- romaine
-3- L'inflluence de la religion sur l'économie. Du Millénarisme à Ibn Khaldûn
-4 La revolution idéologique du 17èm
111INTRODUCTION
La pensée économique avant les classiques est soit omise car non autonome, soit réduite à un mérite « pré-classique ». Certes la pensée de Confucius est d'abord une morale, mais il existe une pensée économique autonome dès l' Antiquité avec l'Economique de Xénophon sauf qu'elle traite de son premier objet l'Oikos (la maison). Cette pensée manifeste son autonomie dans la mesure où elle traite de voies différentes de l'économie, par exemple d'une économie de la personne et de la maisonnée à la recherche du bonheur. Ainsi l'économie est au service de la personne.Elle est l'occasion manquée de devenir un humanisme. Enfin la fin du XVII° siècle illustre comment une pensée économique devenue scolastique, obsédée par le commentaire de texte et les enluminures, peut être balayée par le savoir pratique des trade
La pensée morale de l'Antiquité
Confucius (551-479 ajc) et Lao Tseu (570-490 ajc) ont largement influencé la Chine au 6° siècle en pleine décadence des royaumes Zhou et avant la formation des empires. Si le confucianisme est resté une morale, le taoïsme a connu des formes religieuses. Ces morales pouvaient être considérées comme peu favorables au développement du capitalisme compte tenu de leur célébration de l'humilité, du vide, de l'inutilité. Cette incompatibilité a été mise en valeur par Weber dont on a dénoncé l'erreur historique.
Ces deux pensées sont restées des référents officiels jusqu'à la révolution populaire et ont été condamnées par le nouveau régime communiste de Mao. En fait, paradoxalement, en éradiquant ces deux traditions, la révolution populaire a largement favorisé l' explosion actuelle du capitalisme chinois.
La pensée chinoise, notamment Mencius, a influencé particulièrement François Quesnay et la physiocratie ; influence qui se traduit par la publication du "Despotisme de la Chine" en 1767. Ainsi il va associer à son libéralisme économique, un despotisme éclairé dont la nature est théocratique.
Confucius, les Entretiens
Confucius (environ 551-479) a été un philosophe et homme d'action itinérant, il défend la tradition et l'Antiquité chinoise.
Le ren est est la personne tournée vers l'autre dans la recherche du souverain bien mais aussi du mal. Le ren est multivalent et comme toute vertu peut etre négative. Il se traduit par une capacité qui est un concept très ancien (Cf. le concept actuel de capacité ( capability) chez Sen).
" Cultiver en soi la capacité de conforter les autres" (XIV, 45)
Cette capacité est multiple et située: la piété familiale est l'élément de référence, y compris dans la relation politique entre sujets et souverain. Le Ren est composé dans une structure variable, d'honnêteté, de loyauté mais aussi de discernement et de courage. Cette strucure de ren permet d'être responsable.
Tout cela par le sacrifice aux rites traditionnels ( li) permet de trouver le sens relatif du juste(yi) ,qui est adapté aux circonstances. Il existe une relation dialectique entre le li et le yi. Le Juste est "situé" à la façon de Rawls.
De ce fait la personne passe avant la loi et chaque Voie procède du tout.:
"Ma Voie procède d'une pensée unique qui relie le tout" ( IV, 15).Il existe une sorte de "règle d'or"ou chaque personne fait de sa (Voie) règle une règle universelle (Voie) à la façon de Kant.
L'humanisme implique d'être responsable chacun par rapport à la Voie et exige de renoncer au succés économique ou social sinon à sa vie.
Un gouvernement juste doit d'abord renouveler la confiance, ensuite posséder des vivres en nombre suffisant et disposer d'une armée. Il peut se passer de l'armée et des vivres, jamais de la confiance qui ne saurait se planifier. Pour cela il faut un bon prince et de bons fonctionnaires.
Les disciples les plus connus sont Mencius (371- 289 ajc) et Xunzi ( 310- 215 ajc)
Ils diffèrent sur la bonté de l'homme, inhérente à notre humanité liée au Ciel ( Mencius), soit négative sinon méchante car liée à l'origine sociale de l'homme (Xunzi). Mais l'homme est perfectible et passe sa vie à rechercher l'authenticité parfaite en luttant contre l'égoïsme......On est loin des principes utilitaristes !
Lao Tseu ( Litzi)
Contemporain de Confucius, biographie controversée.
A écrit Tao-tö-king ( Livre sacré du Tao, de la Voie et de la Vertu) qui a connu des centaines de commentaires, possède un contenu très ésotérique sous la forme de figures (trigrammes, hexagrammes etc...) et de la célèbre dialectique entre le Yin (passif) et le Yang (actif).
Cet ésotérisme le rend peu favorable pour l'éthique économique du capitalisme, surtout que les qualités du Tao sont l'ineffabilité de la réalité, le Vide favorisant le souffle, l'absence d'action, la primauté du féminin. Les bienfaits de l'inutilité sont célébrés par Tchouang Tseu : l'arbre est ainsi préservé du charpentier !
"Tous les hommes savent l'avantage d'être utile, ils ignorent l'avantage d'être inutile" (Ch. 4).
Une partie importante du message taoïste a trait la recherche d' une vie longue et donc à la préservation du corps, sinon à l'obtention de l'immortalité. Le Tao est trés universel, par exemple recommandant de ne pas faire aux autres ce qu'on ne ferait à soi-même, produire sans s''approprier..
Confucius, Entretiens, traduction et présentation par Anne Cheng, Paris, Seuil,1981.
Weber Max (2000), Confucianisme et Taoïsme, Paris , Gallimard.
Cheng, Anne (1996), "Confucius" in Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale, Paris, PUF.
Jaspers, Karl (2006), "Confucius", Paris, éditions Noé.
2.La pensée économique de l'Antiquité grecque. Xénophon, Aristote, Epicure
La conception "familiale" de l'économie est au centre des "économiques" de Xénophon, Antisthène et d'Aristote, elle est oubliée actuellement. Par contre l'éthique aristotélicienne du Bien est très majoritaire en économie. Elle est une pensée de l'ordre qui s'oppose au communisme primitif que proposent Socrate et Platon.
Xénophon (426-355 AJC)
L'Economique est un dialogue entre Socrate et Critobule, mais dont la plus grande partie traite des vertus de son épouse, Ischomaque. C’est un traité d’économie, analysant l’utilité et le profit, mais aussi un " traité de vie matrimoniale " (M. Foucault, l’usage des plaisirs). Au 4° siècle avant Jésus Christ, l’économie est clairement distinguée des autres sciences. Cette conception de l'économie, comme "affaire de famille" est reprise par Hannah Arendt ( Condition de l'homme moderne). Elle réapparaît avec les théorèmes de l'altruisme, définis par des relations ascendantes (Becker, 1971) ou descendantes (Barro, 1971). Le rôle de la famille (le privé) comme obstacle à la politique économique a été souvent négligé par la réflexion macro-économique.
L’économie : l’oikos
"J'entendis un jour Socrate parler en ces termes sur l'économie : "Dis-moi, Critobule, donne-t-on à l'économie le nom de science, comme à la médecine, à la métallurgie et à l'architecture? — Je le crois, Socrate. — On peut déterminer l'objet de ces sciences. Peut-on également déterminer celui de l'économie ?"
La gestion du patrimoine
" L'objet d'un bon économe, si je ne me trompe, est de bien gouverner sa maison. — Et la maison d'un autre, si on l'en chargeait, est-ce qu'il ne serait pas en état de la gouverner comme la sienne ? Un architecte peut aussi bien travailler pour un autre que pour lui : il doit en être de même de l'économe. — C'est mon avis, Socrate. — Un homme qui, versé dans la science économique, se trouverait sans biens, pourrait donc administrer la maison d'un autre, et recevoir un salaire comme en reçoit l'architecte qu'on emploie ? — Assurément, et même un salaire considérable….
Un calcul sur l’utilité des biens et sur les autres.
" Tu disais pourtant qu'on entend par maison tout ce que l'on a. — Sur ma foi, je voulais dire tout ce que l'on possède de bon : car ce qui est mauvais, pourrais-je l'appeler une possession ? — Si je ne me trompe, tu appelles bien ce qui est utile ? — Justement ; car ce qui est nuisible est plutôt un mal qu'un bien. —
Et les amis, si on a le talent de mettre à profit l'amitié, comment les appellerons-nous ? — Des biens, Socrate ; et ne sont-ils pas beaucoup plus dignes de ce nom que les bœufs, puisqu'ils nous servent plus encore que ces utiles animaux ? — Les ennemis, d'après ton propre raisonnement, sont donc aussi un bien pour qui sait les rendre utiles ? — Je le crois ainsi. — Il est donc d'un bon économe d'en user si sagement avec ses ennemis, qu'il sache en tirer parti ?
Le rôle de l’harmonie à la maison
"Pour moi, je pense qu'une bonne compagne est tout à fait de moitié avec le mari pour l'avantage commun. C'est l'homme le plus souvent qui, par son travail, fait venir le bien à la maison ; et la femme qui, presque toujours, se charge de l'employer aux dépenses nécessaires. L'emploi est-il bien fait, la maison prospère ; l'est-il mal, elle tombe en décadence."
Un point de vue agrarien.
"Ce que je te dis là, Critobule, c'est pour t'apprendre que même les plus heureux des mortels ne peuvent se passer de l'agriculture. En effet, les soins qu'on lui donne, en procurant des plaisirs purs, augmentent l'aisance, fortifient le corps, et mettent en état de remplir tous les devoirs de l'homme libre. D'abord, non contente de donner le nécessaire à celui qui la cultive, la terre fournit encore à ses plaisirs. Ces fleurs, qui ornent les autels et les statues des dieux, et qui font quelquefois la parure des hommes. "
Commerce international et profit
"S'il a besoin d'argent, ce n'est pas au hasard, ni au premier endroit qu'il les décharge : il n'apporte son blé, il ne le livre que dans les pays où il entend dire que cette denrée est montée au plus haut prix. C'est à peu près ainsi que ton père chérit l'agriculture. — Socrate, tu plaisantes. Pour moi, je pense qu'un homme qui vend ses maisons à mesure qu'il les bâtit, et qui ensuite en construit d'autres, n'en est pas moins un vrai amateur de bâtisse. — En vérité, Ischomaque, je pense, ainsi que toi, qu'on aime naturellement ce dont on tire profit."
Une synthèse…
"Critobule, nous avons établi que l'économie était une science, et nous l'avons défini la science de faire prospérer une maison. Par maison, nous entendions toutes nos possessions ensemble; par possessions, ce qui était utile à la vie de chacun; et le nom d'utile, nous ne le trouvions applicable qu'à tous les objets dont on savait tirer parti. Nous avons dit qu'il était impossible d'apprendre tous les arts, et nous avons jugé que les États ne devaient aucune considération aux arts qu'on appelle mécaniques, parce qu'ils dégradent à la fois le corps et l'esprit. On en aurait, disions-nous, une preuve convaincante, si, lors d'une invasion, l'on partageait les artisans et les laboureurs en deux classes, et qu'on demandât aux uns et aux autres s'il faut défendre les campagnes ou sortir des champs pour garder les murs. Nous étions persuadés que, dans cette supposition, les laboureurs opineraient pour la défense, tandis que les artisans seraient d'avis de ne point combattre, mais de rester, sans essuyer ni fatigue ni péril, dans l'état de repos auquel les accoutume leur éducation."
Aristote : le Bien est la finalité de l'économie pour les dominateurs (hommes libres)
Aristote nait en 384/3 à Stagire (ile ionienne, actuellement Stavros), fils de Nicomaque, médecin. Il part suivre des études à Athènes, à l'Académie où enseigne Platon. Il écrit de nombreux ouvrages dont il ne reste que quelques fragments. Il sera le précepteur d'Alexandre dit le Grand en Macédoine, avant de revenir à Athènes où il a de nombreux disciples. Il y subit une chasse au macédonien suite à une crise économique à Athènes en 324 et meurt en 322. Après sa mort, son œuvre se diffuse difficilement, sauf chez les philosophes musulmans, tel Al Fârâbî, et sera combattue par les premiers pères de l'Eglise, avant d'être réhabilitée par Albert le Grand, puis par Thomas d'Aquin.
Economiques (réédité par les classiques en poche, 2003).
S'il fallait se convaincre de l'importance de l'histoire, la référence à Aristote est permanente chez nombre d'économistes contemporain. Par exemple A. Sen fait référence au Bien qui justifie la programmation du développement par les économistes. Cette téléologie du Bien est l'argument suprême de l'économiste qui planifie le bien- être sans responsabilité. Le cadre de la cité est particulièrement autoritaire, fixant la hiérarchie naturelle. La théorie du Bien est inséparable d'une conception universelle de l'autorité des hommes libres sur leur maisonnée, en particulier sur leurs esclaves. Cette téléologie aristocratique du Bien est transposée au raisonnement économique moderne, elle implique fatalement l'esclavage. L'économie est une science de gestion des femmes des enfants et des esclaves ! Ce dernier est le bien de propriété le plus profitable et il faut donc savoir gérer le travail, le châtiment et la nourriture (Economique,V,3).
Le Politique
Dans le Politique, Aristote revient sur l'économique , au départ l'administration de la maison, différente de la chrématistique, l'art d'acquérir la richesse. L'économique concerne d'abord la relation de maître à esclave, une relation universelle sinon naturelle que l'on retrouve avec les contrats précaires d'aujourd'hui ! L'économique est la science de la gestion des esclaves, la chrématistique l'art de les acquérir. Il existe des valeurs propres aux objets, soit des valeurs d'échange. Par exemple l'esclave dans la communauté (la cité) n'a qu'une valeur d'usage. L'échange par contre peut être facilité par la monnaie qui ne saurait être désirée pour elle-même. L'usure doit être condamnée ou la recherche de monopole.
Les hommes libres veulent l'excellence morale et la vertu. Les femmes sont soumises à une autorité politique, le mari comme chef d'Etat, les enfants aussi (le pouvoir du père est royal), l'esclave par nature. Ce dernier n'a besoin que de peu cette vertu, sinon d'un peu de raison que le Maître lui admonestera (p. 37).
La cité est la structure qui regroupe les familles, comment lui donner une constitution afin de préciser ce "tout structurant" ? Aristote réprouve la communauté, en particulier la communauté des femmes, telle que proposée par Socrate et Platon, ce qui ferait réduire la cité à la famille et la famille à l'individu et serait contradictoire au besoin de propriété. Aristote inaugure une longue tradition d'opposition au communisme des femmes et des biens. Il fait l'apologie de la propriété : il faut égaliser les désirs de fortune non les fortunes elles-mêmes, comme le propose Phaléas.
L’éthique à Nicomaque.
Toute action, économique par exemple, est en relation avec le Bien et le Bonheur. Elle n’est donc pas uniquement utile. L’utilité peut être en contradiction avec l’éthique, tout en étant conforme à la morale personnelle.
L’éthique est différente selon les domaines et les personnes. Aristote laisse une très grande liberté, même s’il présuppose une coordination par le souverain bien.
L’utilité correspond –elle à la recherche du bonheur ? Elle n’est pas suffisante. Une double préoccupation préside à la recherche du bonheur : il faut rechercher la fortune et la perfection par des moyens et des vertus particulières. Le bonheur additionne la vertu et les biens extérieurs, il ne peut se contenter de l’un ou de l’autre. Il faut donc tendre à une parfaite vertu et à être suffisamment pourvu des biens extérieurs.
Le politique doit posséder une certaine connaissance de ce qui a rapport à l’âme…... Aristote montre à quel point l’économique et la morale sont liées dans la recherche du bonheur. Les considérations économiques sont donc mêlées à la vertu et à l’altruisme; (le traducteur en fait un usage malheureux). Il suggère qu’un calcul économique soit possible sur la morale. Les économistes n’ont pas dit grand chose de la dimension morale de l’activité économique, car la morale impose des outils compliqués dans le calcul économique.
"La Grande Morale ".
"Le caractère éthique (ethos) tire son appellation de l’habitude (ethos). Il est appelé éthique à cause du fait qu’on prend des habitudes."
Il existe des vertus (contrairement au rationalisme exclusif de Platon) de la partie irrationnelle. Il existe des habitudes qui sont des vertus dans les actes économiques et qui nous font estimer les douleurs et les plaisirs. L’utilité n’est pas une vertu en soi. L’éthique peut donc être examinée sous son angle pragmatique.
L'homme libre, dans sa quête du Beau et du Bien, est fatalement égoïste et s'aime lui-même. Le juste se rapporte à autrui, "le juste par rapport à l'autrui, c'est l'égal." L'homme libre n'a pas à acquérir des biens et de se procurer de l'argent. C'est le rôle du financier.
2.3. Epicure (341-270)
Venu à Athènes en 306, après avoir enseigné la philosophie à Lampsaque (Anatolie) et à l'ile de Mytilène, il fonde sa propre école, "le Jardin". Cette école connaîtra un très grand succés pendant deux siècles et demi. L'épicurisme sera victime de son succés, comprise comme une école de la volupté sinon de la débauche.
Le principe utilitariste de Bentham était déjà formulé et mieux argumenté par la pensée d'Epicure, notamment dans sa lettre à Ménécée.
-1-Le plaisir est le principe et le but de la vie heureuse
-2-L'homme choisit selon les avantages et les désavantages, en jugent des plaisirs et des douleurs.
-3- Le plaisir n'est pas débauche, réduit aux festins et aux plaisirs du corps
-4- La prudence est nécessaire.
-5- L'homme par ses actions, fait en sorte que ce qu'il a jugé bien, soit entériné par le hasard. L'homme fort ne prend le hasard ni pour un Dieu, ni pour une cause fluctuante.
L'influence de la religion sur l'économie. Du Millénarisme à Ibn Khaldûn
La querelle sur le lien entre religion et civilisation est permanente, ce qu'illustrent les débats actuels autour de l'ouvrage de Huntington, le "choc des civilisations" (1996) avec ses amalgames et ses généralisations. L'utilitarisme tentera de séparer religion et économie ; d’où une économie amorale qui s’oppose à la religion..Une attitude générale de la religion consistera à affirmer le Bien Commun, la dignité de l'homme et la nécessaire moralisation de l'économie. On retrouve jusqu'à Rerum Novarum, une insistance particulière sur la dignité de la personne, dignité qui n'est pas mesurable par l'économie. Un problème récurrent consiste à concilier une religion révélée avec la rationalité, question posée aux intellectuels de l'Islam, notamment Al-Fârâbî au 9° siècle et Ibn Khaldûn au 14° siècle.
L' éthique utilitariste est une conception radicale de la personne et de la société économiques dans le contexte du XIX ème siècle à la suite d'un processus de désaliénation entamé au XVI éme et XVII éme siècles. La tolérance religieuse en est une des racines les plus profondes. La réflexion économique peut s'affranchir de la morale et s' appuyer sur le seul calcul des avantages et désavantages pour la richesse de l'individu et de la nation, bref selon son utilité économique. La morale est l'objet d'un calcul individuel, d'une "arithmétique" et cette calcumania influence aujourd'hui la théorie économique, par exemple de la responsabilité. Ce rêve de société sécularisée ne peut éviter le fait que le rôle de la religion est déterminant dans la conception de la société et de la personne , et donc le type d’activités économiques. Les débats entre les interprétations des religions révélées conditionnent notre société et reviennent de façon récurrente sur l’organisation économique. Il existe une querelle sur la formation l’éthique du capitalisme. Certains, à propos de cette origine, ont mis en avant le rôle des protestantismes ( Tawney, Weber), d’autres le rôle de la religion juive ( Marx, Sombart) ou encore le confucianisme ( Morishima). Cette querelle des causes est réglée par Weber lui même en voyant dans cet exercice une utopie ou un " idéal-type ".
Les problèmes suivants sont plus récents : l’interprétation doit-elle être unique ou pluraliste ? On a ainsi un monopole centralisé de l’interprétation ( le Vatican) ou au contraire une concurrence (l’islam, les protestantismes). Il existe ainsi une théorie du marché de la religion avec Offre et Demande ; mais aussi une importance croissante accordée au capital spirituel. Une étude récente de Robert Barro étudie le lien entre foi et croissance ( Pbs ecos, 2882, 2005).
Le problème le plus important est celui de la reconnaissance de la religion comme autocontrainte jouant sur le comportement économique et dès lors sur la société. Quelle société, comment éviter les injustices ?
Trois problèmes sont privilégiés :
- Le communisme millénariste et la réaction d’Augustin. (V° siècle)
- La conception de la personne chez Thomas d’Aquin (XIII° siècle)
- Révélation et raison chez Ibn Khaldun (XIV° siècle).
3.1. Le communisme est-il fatal ? La pensée millénariste fait des ravages dans la chrétienté
A chacun selon ses besoins !
La première église est communautaire. Ainsi selon les actes des apôtres à propos des croyants : " ils vendaient leurs propriétés et partageaient leurs biens, pour en partager le prix entre tous selon leurs besoins"(II, 46). Ainsi "aucun d'entre eux n'était dans la misère" ( IV, 34).
On retrouvera ce communisme primitif tout au long de l'église (Tertullien,150-230; Basile le grand, IV° siècle).
La pensée millénariste est très répandue parmi les premiers chrétiens, il s’agit d’une croyance au retour du Christ sur la terre, et à l’avènement d’un royaume millénaire destiné aux seuls justes .
Apocalypse de saint Jean, XX, 1-2, 4 :" Puis je vis un ange descendre du ciel, tenant à la main la clef de l’Abîme, ainsi qu’une énorme chaîne. Il maîtrisa le Dragon, l’antique Serpent – c’est le Diable, Satan – et l’enchaîna pour mille années. […].
Puis je vis des trônes, sur lesquels ils s’assirent, et on leur remit le jugement ; et aussi les âmes de ceux qui furent décapités pour le témoignage de Jésus et la Parole de Dieu, et tous ceux qui refusèrent d’adorer la Bête et son image. Ils reprirent vie et régnèrent avec le Christ mille années."
Apocalypse de saint Jean, XXI, 1-2,
"Puis je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle – le premier ciel en effet, et la première terre ont disparu, et de mer il n’y en a plus ; et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu ; elle s’est faite belle, comme une jeune mariée parée pour son époux. […] L’un des sept anges aux sept coupes remplis des sept derniers fléaux vint me dire : " Viens, que je te montre l’épouse de l’agneau. "
Joachim de Flore: " celui du Fils, ou de la Grâce, viendra celui de l’Esprit, un temps tel qu’il n’y en a pas eu depuis que les hommes ont existé sur la terre […] Ce sera un temps de bonheur, de joie et de repos. […] Le peuple du troisième état, comparable à Salomon le fils de David, sera rempli de l’Esprit, sage, pacifique, digne d’amour, adonné à la contemplation, et la domination de la terre entière lui sera accordée ".
Concordia veteris et Novi Testamenti, fin du XIIe s.
Le triomphe des pauvres
Mais c’est surtout au niveau populaire que resurgit avec une nouvelle vigueur le thème d’un millénium incarné dans le temps de l’histoire. Les mouvements réformateurs des XIe et XIIe siècles, érémitiques, monastiques et réguliers, en réaffirmant que les exigences de l’ascèse et de la pauvreté étaient nécessaires pour se préparer à l’attente du Jugement, avaient pu fortifier la conviction d’une sorte d’élection principielle des pauvres, prédestinés à devenir les héritiers d’un royaume où le terrestre ne le céderait plus entièrement au céleste : " Bienheureux les pauvres car le Royaume de Dieu est à eux " (Luc, VI, 20).
Le millénarisme est l'utopie d'une société juste qui influence autant la révolution anglaise (les niveleurs) que les socialistes dits vulgaires. La pensée scolastique(sous l'autorité spirituelle de l'église ) fait face à ces déviations tout en reprenant certains thèmes : par exemple, L' idée d'un bien commun approprié par les puissants, le bien- être des économistes ?
Ce communisme primitif est dénoncé par Augustin au V° siècle, dans La Cité de Dieu. Le règne du Christ est en cours et les justes, seront reconnus dans la Jérusalem céleste. " Quant à ce jour et à cette heure, nul ne les connaît, pas même les anges, pas même le Fils, mais le Père seul " (Mt, XXIV, 36).
Comment concilier révélation et rationalité ? Augustin au 5° siècle privilégiait la révélation et laissa la place à une contestation largement issue de la pensée arabe, en particulier d'Averroés. Le problème sera résolu par Thomas d’Aquin au 13° siècle et aussi par Ibn Khaldun au 14° siècle : quelle est la place de l’homme, comment résoudre la question anthropologique ?
L’interrogation d’Augustin est célèbre et reprise par Hannah Arendt : Qui suis-je, que suis-je mon Dieu ? Dans la cité de Dieu, Augustin marque la différence entre la création de l’homme (initium) et la création du monde ( principium). Avant l’homme, il n’y avait personne d’où le rôle de l’action et de la parole et de la question " qui ? ". L’homme se révèle comme sujet au milieu des autres et avec lui commence la nature.
Noble d’origine italienne, Thomas séjourna à Paris et fut l'élève du philosophe scolastique allemand Albert le Grand, qu'il suivit à Cologne et qui lui fait apprécier le Politique d'Aristote. Saint Thomas fut un auteur extrêmement fécond. Ses deux œuvres les plus importantes sont "Summa contra gentiles" (1261-1264; Somme contre les gentils, 1956), virulent traité destiné à convaincre les intellectuels musulmans de la vérité du christianisme et Summa theologica (Somme théologique, 1265-1273), en trois parties ("Dieu", "La vie morale de l'homme" et "Le Christ") dont la dernière demeura inachevée. La Summa theologica a connu de nombreuses rééditions.
Le principal mérite de Thomas d'Aquin consiste à faire une synthèse entre la pensée chrétienne et la pensée païenne des grecs, en particulier d'Aristote. Il reprend l'idée du bien commun ; ce bien commun est le but du Prince auquel ses sujets sont soumis. Dans une monarchie tempérée, mélange d'aristocratie et de démocratie, les gouvernants sont faits pour les gouvernés.
L'identité de la personne : " Mais de même que la nature, considérée en soi, est commune, son mode d'existence aussi, car on ne trouve la nature d'un homme qui existe en réalité qu'individualisée par quelque chose de particulier, car il n'y a pas d'homme qui ne soit pas un certain homme, sinon selon l'opinion de Platon qui plaçait des universels séparés. Mais le principe d'un tel mode d'existence qui est un principe d'individuation n'est pas commun ; mais il est différent dans l'un et dans l'autre ; car cet être singulier est individué par cette matière et cet autre par celle-là. De même donc que le nom qui signifie la nature est commun et définissable, — comme homme ou animal — de même le nom qui signifie la nature avec un tel mode d'existence, comme hypostase, ou personne. Mais ce nom qui inclut dans sa signification un principe déterminé d'individuation, n'est ni commun, ni définissable, comme Socrate et Platon. "
La dignité de l'homme lui confère un pouvoir économique sur le créé qui lui est inférieur. Toute activité de l'homme conforme à sa dignité, notamment le travail, est respectable. Etant entendu qu'il existe une hiérarchie du travail (créé inférieur/ supérieur), et des activités : il existe des activités possessives (supérieures) qui produisent des biens et des activités pécuniaires développant des activités artificielles.
La règle directrice aux activités sociales est le Bien Commun auquel les personnes participent dans le respect de la morale religieuse, notamment la justice et la charité. La raison permet de choisir le mode de répartition des biens, notamment la propriété privée au détriment de la communauté des biens. Barèrre, p. 76., car elle est fondée sur des raisons d'ordre social (instinct personne, division des tâches, paix sociale et des raisons d'ordre personnel (intelligence, prévoyance).
La Justice dans la société et dans l'échange est première, conforme à la morale. Le juste prix est déterminé par le Bien Commun de l’acheteur et du vendeur . Il est distingué de la valeur qui correspond à la désidérabilité.
La prohibition du taux d'intérêt est liée à la " stérilité " de l’argent et au fait qu’il n’ y a pas à faire payer le prix du temps. Il n’est admissible qu’en cas de perte subie. La monnaie est objet de méfiance par ce qu'à elle est objet de spéculation.
Le droit naturel, ferait choisir la communauté des biens et le Juste ; mais l’homme est imparfait et la raison indique la nécessité de la propriété privée. Il existe un droit de la propriété dont l’usage doit être réglé par l’Etat pour la paix sociale.
Division des sciences en deux : celles qui relèvent de la raison humaine et la théologie surnaturelle qui allie la révélation à la raison.
En définitive, " la seule époque ayant conçu une problématique pour une science économique humaine à édifier ".(Barrère, p.81)
Ibn Khaldûn(1332-1406) fut homme d’Etat et historien des conflits et des changements politiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Il a écrit la Muqaddima, une vaste analyse du déclin de la civilisation arabe. Dans cet ouvrage l’ "éthique du Juste " est présentée comme l’obéissance à la loi et l’application des sciences rationnelles à la tradition. Ceci le mène à condamner l’ " éthique du Bien " en tant que calcul de son propre bonheur. Le conflit actuel reflète bien ce dualisme sous de nouvelles formes d’eudémonisme telle que l’utilitarisme. Sa théorie du changement politique et des conflits est toujours d’actualité : le développement économique conduit à la destruction des dynasties au pouvoir ; ce dernier repose sur l’Asabiya, une forme spécifique du capital social. Le pouvoir politique dure trois générations et connaît une évolution faite d’essor, d’apogée et de déclin. Cette théorie des " trois phases " du développement permet de mieux comprendre les conflits que connaît actuellement le monde arabe.
L'éthique de la prédestination est- elle conciliable avec une éthique de la prédétermination ? L'éthique de la prédétermination des musulmans qui concernerait " le destin d'ici bas, au lieu de la prédestination dans l'au-delà ". Ce fatalisme, très idéaltypique, affranchit les guerriers de la crainte. Tout en renforçant le cliché du " Mektoub "!
Ce rapprochement de la religion à la civilisation renvoie à d'autres considérations qui méritent d'être appréhendées. Plus généralement, en parlant de l'apparition des sociétés, par exemple, Ibn Khaldûn évoque l'importance de la religion. L'homme, pour lui, est fait pour vivre en société, ce qui signifie qu'il ne peut se passer d'organisation sociale :
" Dieu a crée l'homme sous une forme qui ne peut subsister sans nourriture. Il lui a donné son désir naturel de nourriture et la possibilité de l'obtenir… En admettant que le grain puisse être consommé cru, un certain nombre d'opérations seraient nécessaires à sa récolte : il faudrait le semer, le moissonner et le fouler pour le décortiquer. Tout cela demanderait des instruments et l'intervention de métiers encore plus nombreux. Un homme seul ne saurait y suffire. Il lui faut donc faire appel à un grand nombre de ses semblables. Les besoins d'une collectivité ne peuvent être satisfaits que par la coopération. Un homme isolé ne saurait résister à un animal, surtout à une bête de proie, ce serait la disparition de l'espace humaine, la vie sociale est donc indispensable à l'humanité "
Si nous faisons allusion à l'éthique comme discipline portant sur ce qui est bien et ce qui est mal ainsi que sur les " obligations et les devoirs moraux ", nous trouverons cette conciliation entre le mal et le bien, voire entre le juste et le non-juste. Située par rapport à la sociologie, l’éthique est à envisager comme connaissance de certaines forces sociales qui se transposent sous forme de règles contraignantes. On peut y inclure la philosophie politique, le droit, les mœurs et les coutumes (N. Nassar, 1967). Ainsi, l’éthique domine la vie sociale dans sa totalité, c’est sa présence qui a joué un grand rôle dans la formation de la sociologie khaldûnienne. Cependant cette conciliation n’est pas tout à fait la même, apportant désormais une autre définition de l'éthique à la khaldûnienne, à savoir la discipline portant sur ce qui est juste et sur ce qui est bien. L’éthique du juste apparaît chez Ibn Khaldûn à travers les extraits du Coran où des discours qui montrent clairement son attachement à la religion, voire à ce qui est juste. Il est clair d’emblée, surtout dans le troisième chapitre des Prolégomènes sur la civilisation sédentaire, qu’Ibn Khaldûn défend l’idée d’une éthique du Juste, de la Loi divine, à savoir l’éthique défendue par la " charia ". Cette éthique fait face au système éthique proposé par les savants (" hukama "), à savoir l’éthique du bien ou de la société. Le problème qui se pose à ce niveau est de savoir comment situer l’éthique de la loi par rapport à l’étude de la société et à l’Etat. Autrement, la question revient à proposer une solution au conflit qui peut émerger suite à la confrontation de deux domaines où la vie sociale et éthique constitue une unité presque interdépendante.
La solution, Ibn Khaldûn la trouve dans l’ " ijtihad " (la résolution). La religion n’est pas que dogme et croyance, c’est aussi un phénomène social et historique. Cette considération, centrale dans la pensée d’Ibn Khaldûn, permet d’échapper aux entraves à la bonne conduite et libère du traditionalisme (Nassar, 1967)). Ibn Khaldûn disait à ce sujet :
"le mal est la plus inhérente des tendances de l’homme, lorsqu’il est laissé à ses habitudes et ne prend pas la religion comme modèle. La plupart de l’humanité est livrée au mal, à l’exception des élus de Dieu. Le mal est représenté, chez l’homme, par l’injustice et l’agressivité ".
Une éthique du Bien est fondée sur la praxis économique comme capacité à concevoir la vie bonne. Cette éthique est une utopie de la désaliénation, allant jusqu’aux anticipations rationnelles et à l’opportunisme en société de nature. Alors qu’une éthique du Juste reconnaît l’obéissance inconditionnelle à la loi. Dans le cadre d’une société de droit, la personne a une fonction d’utilité qui ne peut être strictement opportuniste et doit respecter des règles universelles. Ces règles universelles participent de l’auto-contrainte de la Loi universelle ou de l’interprétation d’une Loi religieuse ; c’est une illusion de croire que cette auto-contrainte n’existe pas dans la pratique. La Loi est un fait social, elle correspond à une praxis et on ne peut lui opposer une utopie hédoniste. La philosophie radicale du 19° siècle s’oppose à une " praxis éthique ", au constat positif que l’action économique, si elle est contrainte, est toujours permissive. Il existe donc un conflit permanent entre l’éthique de la primauté du Bien et celle accordant la priorité au Juste. Ce conflit correspond au schéma d’Ibn Khaldûn avec le passage de la campagne à la ville et le changement d’éthique qu’il implique.
L'Etat faible subit les conséquences d'une fragmentation des éthiques (religieuse, tribale, politique), ce que montre Ibn Khaldûn dans la Muqaddima à propos de la fragmentation de l'éthique face à la Révélation dans le cas de l'Islam. Le pouvoir arabe " farouche " repose, selon Ibn Khaldûn, sur un grand événement religieux.
Le Coran est révélé " sous sa forme récitée, avec ses mots et ses expressions " et non sous la seule forme d’" idées et de mots ordinaires comme dans d’autres religions " ; donc " le rang du prophète Muhammad est supérieur à celui des autres prophètes ". Cette fixation des versets ou encore des couleurs (le blanc et le vert), cette rigidité apparente interdit-elle la rationalité ? La Révélation est transcrite selon différentes langues (au départ la langue Mudarite). Puis, selon des traditions elles-mêmes authentiques ou faibles, au moyen de techniques lexicographiques, rhétoriques, etc. Comprendre les chaînes de transmission est une tâche humaine permettant de faire le lien entre le Coran, la tradition et les principes du droit (" Ejtihed "). Ibn Khaldûn rappelle longuement le rôle des sciences linguistiques, plus ou moins développées, dans la religion. La décadence du Maghreb vient de l’interruption des chaînes d’autorité dans l’enseignement. La compréhension de l’éthique présente du musulman (une éthique pratique de l’obligation) implique une épistémologie des traditions. Les sciences linguistiques, rationnelles, y jouent un rôle central. Mais aussi la dialectique des arguments contraires, elle-même en déclin dans les villes musulmanes. Parmi les sciences religieuses, en référence au Coran, se trouve l’interprétation des rêves, en tant qu’interprétation rationnelle fondée sur la connaissance des règles universelles. Le rêve est en rapport avec la prophétie et la révélation, son analyse dépend d’une connaissance rationnelle, avec éventuellement une projection de l’interprète, les indices étant puisés dans son âme. Les sciences rationnelles qu’Ibn Khaldûn dénombre, telle la logique, ne sont pas contradictoires en elles-mêmes avec la foi. Mais elles sont principalement développées en ville et " leur nocivité pour la religion est très grande ". Surtout si elles affirment que l’homme est capable de percevoir par lui-même le bonheur et de faire la différence entre les actions bonnes et mauvaises. Cette capacité fondée sur la liberté est nocive si elle n’est pas d’abord imprégnée des sciences religieuses. Autrement dit la philosophie rationnelle est compatible avec une foi préalable.
Le savant et le politique doivent être séparés (Max Weber) et non confondus, tant le savant spécule sur des généralités et le politique calcule sur des objets particuliers. La décadence tient ainsi, dans la rupture de la chaîne hiérarchique au sein de la religion elle-même, au sein des sciences et dans la confusion des rôles entre savant et politique. Ibn Khaldûn pense que le conflit fondamental oppose le primat du Bien (Aristote) au le primat des obligations (Coran,Torah).
" Les Arabes n’obtiennent le pouvoir qu’en s’appuyant sur un mouvement religieux, prophète ou sainteté, ou à la faveur d’un grand événement religieux en général ". À cause de leur caractère farouche les Arabes sont, moins qu'aucune autre nation, disposés à accepter la soumission : ils sont rudes, orgueilleux ambitieux, et veulent tous commander. Il est rare que leurs désirs se rejoignent. Mais la religion, grâce à un prophète ou à un saint, leur permet de se modérer eux-mêmes et de perdre leur orgueil et leur esprit de rivalité. Il leur devient alors plus aisé de se soumettre et de s'unir du fait que leur religion commune efface la rudesse et l'orgueil et refrène la jalousie et l'esprit de compétition. Quand un prophète ou un saint apparaît parmi eux et les appelle à observer les commandements divins, les débarrasse de leurs défauts et leur inculque les vertus, leur permettant ainsi de rassembler toutes leurs forces pour le triomphe de la vertu, ils deviennent unis et obtiennent la domination et le pouvoir. D'ailleurs, les Arabes sont les hommes les plus prompts à accepter la vérité et la bonne voie, leurs caractères ne sont pas déformés par les mauvaises habitudes ni contaminés par les mœurs dépravées, leur caractère farouche peut être facilement corrigé. Il est disposé au bien, puisqu'il garde encore sa nature originelle et déjà, s’éloigne des mauvaises habitudes et des vices qui s'implantent dans l'âme. Comme le dit la tradition prophétique déjà citée : " Tout enfant naît dans l'état originel "
4. La révolution idéologique du 17ème siècle en Angleterre et la formation de l’éthique du capitalisme.
Introduction : l'enjeu éthique
Esprit du capitalisme et éthiques religieuses sont intimement reliées. La thèse de Max Weber nous rappelle, que dans le contexte de la révolution idéologique du XVII° siècle : l'esprit du capitalisme (des tradesmen) adapte la religion protestante à ses fins pratiques, sous la forme du puritanisme. Cet ethos est composé d'individualisme, d'utilitarisme, d'hédonisme, de libéralisme et des valeurs de la révolution anglaise du XVII°. Le capitalisme trouve sa rationalité dans l'éthique puritaine à l'occasion de cette révolution.
La question se pose alors de l'évolution historique de cette éthique "capitaliste face à d'autres éthiques religieuses qui ont elles-mêmes évolué. L'éthique de la prédestination est-elle conciliable avec une éthique de la prédétermination ? Cette conciliation est possible dans le cadre d'éthiques (adaptations) bienveillantes des grandes religions ou morales; mais les éthiques peuvent évoluer vers des messages très normatifs sinon malveillants ; par exemple, le libéralisme a connu ses "bolcheviks" (Stiglitz), avec une forte éthique de la conviction et peu d'éthique de la responsabilité.
En face, d'autres éthiques se sont développées de la part de populations pauvres et de leurs élites qui ne se retrouvent pas dans l'opportunisme sociétal (la "pourriture") du libéralisme contemporain.
Révolution idéologique et éthique sont donc liées dans l'histoire.
Evoquer la révolution idéologique est un pis aller dans les multiples controverses sur la révolution des sciences, particulièrement chez les économistes. L'idéologie concerne la représentation des problèmes par les individus ou les groupes. S'il est question le plus souvent d'idéologie politique, ces problèmes peuvent concerner tous les aspects de la vie. On peut évoquer l'idéologie domestique, économique, culturelle, technique, ludique. Les multiples définition de l'idéologie insistent sur la notion de système d'interprétations (Aron,1968) ou d'opinions (Schaff,1967) ou encore de représentations (Althusser, 1966) doué d'autonomie (Althusser, ibid.) et relié à un système de valeurs (Aron, 1968). Synthétiquement, l'idéologie est une représentation sociale, semi-autonome, des principales caractéristiques du Monde, de l'Homme, de la Société, effectuée en fonction d'un systèmes de valeurs. En tant que représentation sociale, l'idéologie est le fait d'un groupe socio-économique (une classe, une caste, une secte). L'idéologie peut se limiter à un mythe représentation imaginaire héritée du fonctionnement du monde, de l'homme de la société. Une révolution idéologique signifie qu'une représentation sociale l'emporte sur une autre ; soit explicitement par l'intermédiaire d'un groupe, soit implicitement, en l'absence de toute conscience. Dans ce dernier cas, "les idéologies s'imposent à la majorité des hommes sans passer par leur conscience" ou encore, les hommes adoptent la position d'un groupe "en soi".
Aborder les conséquences d'un bouleversement de ces représentations sur la "science" est un problème qui déborde notre cadre. Ceci nécessite une discussion préalable sur les applications possibles des critères de science que proposent les épistémologues (Bachelard, Kuhn, Lakatos, Popper) et dont se délectent les économistes. La révolution idéologique dans l'institution scientifique est telle que les représentations émises en contradiction avec l'académisme dominant deviennent des solutions reconnues universellement. Tout autant qu'en politique, elle se traduit par la subversion, les complots, une prise de pouvoir, des règlements de compte et des éliminations.
Rappelons les trois sous-périodes fondamentales :
- l'ère Stuart qui débute en 1603 avec la mort d'Elisabeth, et s'interrompt avec le Long Parlement et le début de la révolution.
- la période révolutionnaire proprement dite avec le régicide en 1649, jusqu'à la chute de Cromwell en 1660.
- la monarchie réactionnaire jusqu'à la "Glorious Revolution" de 1688 et la mise en place d'une monarchie parlementaire moderne.
La victoire politique des "practical men" permettra de faire basculer les représentations du monde, de faire aboutir un long processus de remise en cause des conceptions du monde, de l'homme, de la société. Ce changement décisif qui fait passer, selon l'expression de A.Koyre la conscience "du monde clos à l'univers infini" fut précédé d'une longue période de crise dont les origines, en Angleterre, se perdent avec la Renaissance, la Réforme, les découvertes géographiques et astronomiques, les idées nouvelles d'un Machiavel ou d'un Giordano Bruno.
De nombreuses fissures sont apparues dès le XVI° siècle dans la philosophie du monde ancien, que résume ainsi F. Chatelet (1972) :
" Dans le devenir idéologique de l'Europe occidentale, il n'y a ni Moyen Age ni Renaissance. En ce début du XVI° siècle est installé un système socioculturel, trop reconstruit, mal reconstruit et craquant de toutes parts, qui s'efforce dans une ambiguïté et une faiblesse de plus en plus grandes, de justifier l'ordre féodal. Or, au sein même de ce système surgissent des événements (pratiques quotidiennes, inventions et découvertes de l'amérique à l'héliocentrisme) qui rendent nécessaire une remise en cause du discours légitimant".
L'ancienne idéologie se maintient par la force et les intellectuels ne peuvent qu'attendre une solution politique; d'où des exigences croissantes des marchands, des artisans, des yeomen, de tous les tradesmen face à leurs besoins pratiques. Ces derniers se retrouvent dans le puritanisme, la nouvelle idéologie naturaliste et expérimentale, la croyance au progrès, le parlementarisme, l'austérité, le patriotisme insulaire, etc.
En face, l'ancienne idéologie est faite de néo-papisme, de théologie traditionnelle, de méthode scolastique et aristotélicienne, de pessimisme sceptique, de royalisme, de goût de la volupté, de magnificence de la croyance.
Winstanley, dénonce une division sociale de la culture entre selon les termes de Hill (1977) les "spécialistes érudits et inutiles et des hommes actifs et sans instruction". Un membre élu de la paroisse peut, selon lui, animer, tout à la fois, sans formation spéciale, des débats de philosophie, médecine, histoire, instruction civique.
Trois principaux caractères déterminent la révolution idéologique du XVII ° siècle en Angleterre : - Elle est anti-académique et sociale
- Elle est générale, apportant à la plupart des sciences, dans l'explication du monde et la compréhension des sociétés un nouveau socle philosophique et méthodologique.
- Son caractère religieux est très prononcé.
4.1. Une révolution anti-académique et sociale
L'idéologie des tradesmen s'exprime dans une littérature scientifique vernaculaire, anti-académique, qui part des centres d'éducation populaire et de quelques groupes d'intellectuels contre les universités. L'enseignement des universités anglaises était figé, basé sur un respect obligatoire de la pensée d'Aristote (Rémusat, 1975; Hill, 1966). La pédagogie repose sur un commentaire de textes basé en latin (d'où l'excessive réaction des futurs auteurs à vanter l'absence de toute lecture).
Selon W.J. Costello (1958) :
"Le royaume de la connaissance était divisé en quatre provinces (chaque province s'intéressant à une phase d'existence) : la métaphysique (l'existence en général), la médecine (l'existence en tant que telle), les mathématiques (l'existence en tant que quantifiée), et la cosmographie (l'existence du monde géographique). La simplicité d'une telle répartition dissimulait en fait l'intransigeance et semblait excuser les professeurs de Cambridge et trop de maîtres scolastiques de ne pas s'obliger à repenser ce vieux curriculum avec les découvertes des nouvelles mathématiques et des nouvelles sciences."
En contradiction avec le progrès, les universités anglaises se figent dans leur académisme ; compte tenu de leur retard, leur réputation se dégrade en Europe comme en Angleterre. La géométrie selon Hobbes, y était considérée comme un art diabolique et les mathématiques ne connaîtront de chaire à Cambridge qu'en 1663. Déjà Giordano Bruno écrit en 1653 que les docteurs d'Oxford sont seulement des docteurs en grammaire ; d'autres remarquent que les "académiciens" n'ont rien fait depuis la mort d'Aristote, sinon écrire des commentaires sur ses œuvres. Par contre, on admire en Angleterre les collèges de Jésuites, les universités néerlandaises (Leydes, Franeker) ou encore l'université de Padoue dans la république de Venise. Dans une telle situation, de nombreux étudiants anglais partent faire le "Grand Tour" en Europe. William Petty passera ainsi par le collège de Jésuites (Caen), les universités de Paris et de Leydes avant d'aller à Oxford. Le besoin des connaissances des tradesmen est tel qu'il faut trouver un support à la lutte antiacadémique, des moyens de démocratisation et de vulgarisation au savoir attaché à leurs besoins pratiques. Plusieurs moyens seront privilégiés : la littérature vernaculaire, les centres d'éducation populaire, les cercles d'intellectuels.
La littérature vernaculaire
La lutte nationale et antipapiste en Angleterre prend, lors de la révolution, la forme d'une lutte pour le développement de la langue anglaise.
Cette lutte a de lointaines origines, depuis Wicliffe, à la fin du XIV°, qui traduit la bible en anglais (au grand dam de Rome), et Wilson qui introduit l'art de raisonner en langue anglaise au milieu du XVI° siècle. Au fur et à mesure du développement de la nouvelle idéologie, le latin et le grec sont de plus en plus critiqués. Selon Ch. Hill (1965)," la science du règne d'Elizabeth fut l'œuvre des marchands et des artisans, non celle des professeurs, effectuée à Londres, non à Oxford ou à Cambridge, en anglais, non en latin". Dans les nouveaux scientifiques, nombreux sont ceux qui, d'extraction modeste, se sont initiés tout seuls à leur discipline ; souvent ils ont eu ou ont encore une activité pratique et hors du système académique, ils doivent trouver des ressources auprès des merchant companies. Ils écrivent en langue anglaise et leur nouvelle science est subordonnée aux exigences pratiques des tradesmen. Prenons l'exemple de Richard Norwood, que Petty cite à plusieurs reprises. Celui-ci est apprenti chez un marchand de poissons puis marin. Autodidacte, il apprend tout seul l'arithmétique de Recorde, qu'il enseignera à Londres. Il publie en 1631 une "Trigonométrie", puis la " Pratique du marin" en 1637, avant d'être inquiété par l'archevêque Laud et de devoir s'exiler aux Bermudes. En 1593, Gabriel Harvey (cité dans Hill, ibid), fils de cordier, écrit : "celui qui se souvient de Humphrey Cole, artisan mathématicien, Matthew Baker un charpentier, John Shute un architecte, Robert Norman un navigateur, William Bourne un artilleur, John Hester un chimiste, ou de tout homme semblable, habile et subtil, est un homme orgueilleux s'il méprise les artisans experts ou tout professionnel raisonnable et industrieux, même s'il n'a pas appris à lire à l'école ou même s'il est illettré."
Les ouvrages vernaculaires sont souvent de qualité supérieure aux ouvrages universitaires et coûtent moins chers. Tous les ouvrages de Robert Recorde (rejeté des universités et financé par la Muscovy Company), fondateur de l'école anglaise de mathématiques sont écrits en anglais. Grâce à lui, les scientifiques d'origine modeste apprennent que toutes les propositions, même celles d'Aristote, sont testables par le raisonnement mathématique et l'observation personnelle. De même John Dee, lui aussi mathématicien éminent de l'époque traduit Euclide pour les artisans et produit des textes sur la navigation et les almanachs. Thomas Digges, encore un scientifique célèbre (on lui attribue l'invention du microscope) popularise la théorie de Copernic, notamment l'idée d'un univers infini. Cette littérature vernaculaire véhicule la nouvelle science, par exemple la nouvelle philosophie basée sur l'observation . La littérature vernaculaire est à la fois le véhicule des découvertes les plus importantes de l'expérimentation. Les idées qu'elle véhicule sont dévastatrices pour le système scolastique.
Cette littérature comprend non seulement des ouvrages destinés aux tradesmen, désireux de se perfectionner, mais aussi des almanachs destinés à l'ensemble de la population anglaise ; leur contenu éducatif est si critique que leurs éditeurs seront assimilés à des rebelles. Ainsi Gellibrand, professeur d'astronomie à Gresham, est arrêté en 1631 pour avoir confectionné un almanach sans avoir mentionné la liste des saints et des martyrs catholiques.
Bachelard fait de cette littérature vernaculaire une des caractéristiques de la pré-science :
" Il n'était pas contrôlé par un enseignement officiel, alors le livre partait de la nature, il s'intéressait à la vie quotidienne. C'était un livre de vulgarisation pour la connaissance vulgaire, sans l'arrière plan spirituel qui fait parfois de nos livres de vulgarisation des livres de haute tenue."
Ce vaste mouvement de démocratisation du savoir, l'intelligentsia officielle continue à l'ignorer, cependant son temps est compté : à travers les centres d'éducation populaire, les cercles d'intellectuels, se forme une contre université qui deviendra l'officielle, garce aux purges de la révolution.
Les centres d'éducation populaire
L'intransigeance des universités anglaises était devenue telle, et leur réputation était tombée si bas, que la plupart des tenants de la nouvelle idéologie mènent leurs recherches et leurs enseignements hors de celles-ci. Pour reprendre l'exemple de Robert Recorde, celui-ci, tout en étant diplômé de Cambridge, ignore l'université et donne des lectures populaires en mathématiques. Nombreux sont ceux qui quittent l'université (cf. William Petty), l'ignorent et consacrent leur temps aux cours populaires. Dans cet esprit, un centre prend une importance singulière : le Gresham College. Thomas Gresham, marchand et financier, à l'image d'autres marchands, fonde le Gresham College, collège contrôlé par des marchands dont le but est de combattre le papisme et de faire apprendre les nouvelles connaissances, selon des méthodes fondées sur l'expérience. Loin du commentaire de textes, l'enseignement y est principalement pratique, soumis à la discussion. La référence à des autorités y est suspecte et on se vante de ne pas les lire. Le Gresham College est relié aux cercles intellectuels les plus avancés et de nombreux savants y enseignent, tel le mathématicien Henri Briggs ou encore Brigg qui révolutionnera la science de la navigation.
Autre caractéristique du Gresham College : la division entre les disciplines y est très peu accentuée et de nombreux enseignants circulent de l'une à l'autre. Petty passe ainsi aisément des mathématiques à la médecine, de la teinturerie à l'architecture et à la navigation. Il est professeur d'anatomie à Oxford (dans des conditions rocambolesques) puis professeur de musique à Gresham. Son prédécesseur à Oxford, l'infortuné Thomas Clayton a suivi l'itinéraire inverse : il est d'abord professeur de musique à Gresham avant d'enseigner l'anatomie à Oxford. Dans un autre sens, Matthew Gwinne professe la médecine au Gresham College après avoir été chargé du cours de musique à Oxford. Gresham et les écoles contrôlées par les marchands représentent, selon Hill (ibid.) "le berceau de la science au début du XVII° siècle". A l'inverse, les universités anglaises sont totalement à l'écart des découvertes et la fonction universitaire fait l'objet d'un certain mépris ; Petty, comme tant d'autres, quittera l'université à peine promu à de brillantes fonctions. La situation des intellectuels non patronnés est cependant difficile. John Aubrey (1813) nous relate dans ses "Brief lives", le propos de l'évêque Williams au mathématicien John Pell (que cite W.Petty à de nombreuses reprises à propos de l'avancement des mathématiques) :
"Hélas, quel malheur que dans ce grand et riche royaume, il n'y ait aucun encouragement pour quelque profession que ce soit, sinon celles qui vivent de la loi et de la divinité."
D'où la vindicte permanente des intellectuels (Cf.Petty) contre les théologiens et les hommes de loi. Thomas Hariot (cité également par Petty à propos de l'avancement des mathématiques) sera une des figures marquantes de la lutte contre les scolastiques et la vieille pensée.
Il écrit à Kepler :
"Les choses en sont au point que je ne puis toujours pas philosopher librement et je prie le Dieu tout puissant qu'il mette fin à tout cela."
Hariot sera une des figures vénérées par la future Royal Society de Londres. Gresham College constitue la fondation de cette société. Les futurs membres se réunissent dans les locaux de Samuel Foster, après sa conférence hebdomadaire d'astronomie et partiront "greshamiser" Oxford sous la pression du parlement. Gresham sera la référence obligée. Dès que Petty et la Royal Society envisageront la création d'un collège scientifique, ce sera en référence à ce collège historique. De nombreux auteurs contemporains de Petty et cité par lui, en particulier William Oughtred (auteur du "Clavis Mathematica") et John Wallis participeront à cette grande aventure. Wallis, en 1697, après la révolution idéologique, résume ainsi la situation des mathématiques lors de la décade précédant la guerre civile :
"Les mathématiques étaient très peu prises en compte par des études académiques, mais surtout du point de vue de l'artisan, comme pouvaient la considérer les commerçants, les navigateurs, les charpentiers, les recenseurs des terres ou les professions similaires, et peut-être aussi quelques éditeurs d'almanachs à Londres." (cité par Hill, ibidem)
La démocratisation du savoir implique que le savoir, lui-même soit renouvelé. L'intérêt des nouvelles méthodes d'enseignement vient de ce qu'elles sont profondément reliées aux cercles d'intellectuels.
Les cercles d'intellectuels
Par rapport aux centres d'éducation populaire (les contre universités), les cercles d'intellectuels ont une fonction spécifique : assurer le plus possible la garantie des nouveaux chercheurs, en obtenant la protection d'un grand du royaume. Ces groupes offrent une protection politique et une aide financière à tous ceux qui, à cause de leur anti-académisme ne peuvent obtenir des fonctions d'enseignement et de recherche. On peut citer le "Rota club" d'Harington et le fameux "College invisible". Ce dernier, issu du groupe de Comenius, rassemble des auteurs favorables aux idées de Bacon et formera l'essentiel, à la Restauration, de la Royal Society of London. Les groupes les plus importants à ce titre se réunissent autour de W. Gilbert, T. Hariot, W. Briggs et D. Raleigh.
Il organisent la discussion critique, en liaison avec l'étranger et leur réputation en Europe sera très grande.
4.2. Une révolution générale dans l'explication du monde
Toutes les disciplines sont atteintes par le conflit idéologique, plus ou moins rapidement selon leur degré relatif d'autonomie. Ancienne autonomie des disciplines qui est remise en cause. Ainsi, John Amos Coménius, disciple de Bacon et ami personnel de Petty, se demande en 1642 :
"Peut-on être bon naturaliste sans connaître la métaphysique? Bon moraliste sans être naturaliste? Ou bon logicien sans connaître les sciences réelles ?".
La recherche étant subordonnée à des exigences pratiques (et donc vulgaire pour les scolastiques), la frontière subtile entre l'invention et l'innovation n'a pas de sens. Prenons l'exemple du célèbre "De Magnete" de W. Gilbert : si une moitié correspond au magnétisme, le reste se partage entre la théorie cosmologique, les techniques afférentes à l'extraction et au travail du fer, la navigation . Cette absence de frontières entre les questions pratiques et les questions d'ordre scientifique (au sens commun du mot) explique l'embarras du lecteur moderne.
Comment interpréter cette généralité ?
- En précisant le fonds méthodologique commun afin de saisir la dimension et les limites historiques du nouveau mode de production idéologique.
- En survolant les principales modifications opérèes dans les différentes disciplines concourant à la conception du monde .
La révolution n'est qu'un changement dans le rapport de domination. L'ancienne idéologie ne disparaît pas et sa faculté de récupération sera étonnante, notamment dans les universités. De nombreuses publications réaffirmant l'autorité d'Aristote continuent à voir le jour, jusqu'à la fin du XVII° siècle, tel le "Method to science" de John Sergeant (1696). De même John Dee, tout en étant un des grands mathématiciens de la nouvelle école, est astrologue. Napier et Newton attachent plus d'importance à leurs recherches sur l'Apocalypse qu'aux logarithmes et à la loi de la gravitation. De nombreuses personnalités de la Royal Society croient encore aux sorcières.
4.2.1. Le fonds méthodologique commun
La révolution idéologique du XVI°/XVII° siècle repose sur l'expérimentation, la quantification, la généralisation. Cette révolution en Angleterre est très influencée par la pensée philosophique de Bacon et Hobbes.
L'expérimentation
Les questions pratiques et pédagogiques des "hommes d'expérience" étant dominantes, la nouvelle idéologie affirme une volonté forcenée de tout passer à l'expérience en appliquant les principes de Paracelse. Robert Norman dans "The new attractive" (1851), condamne "les conjectures et les imaginations fastidieuses" au profit de "l'expérience du raisonnement et de la démonstration qui sont les fondements des arts". L'observation et l 'expérimentation sont les qualités premières de la recherche comme de l'enseignement. Ainsi, Gilbert, dans sa préface au "De Magnete", oppose à la connaissance livresque, celle acquise sur la réalité. Chacun se vante de ne plus lire. Petty se vante d'avoir arrêté toute lecture à 25 ans (ce qui est d'ailleurs manifestement faux et la marque d'un snobisme intellectuel, car il lira tardivement Pascal, Newton, etc..) et rapporte à John Aubrey que Hobbes n'avait qu'une demi douzaine de livres dans sa chambre. Au lieu d'amasser un savoir livresque, mieux vaut multiplier les observations personnelles, collectionner documents et matériaux, établir des inventaires exhaustifs qui dépassent les questions doctrinales. Petty ramène ainsi cinquante trois malles de documents de son séjour d'Irlande ! Cela correspond au stade de l'"expérience vague" chez Bacon qui écrit ainsi une histoire des vents, une histoire du dense et du rare, une histoire de la vie et de la mort, etc. Qu'importe l'éclectisme ! L'expérimentation permet d'assumer les nouvelles valeurs ( individualisme, égalitarisme, utilitarisme) de l'époque. Gerald Winstanley, le Digger, écrit en 1649 :
"Quiconque parle de quelqu'herbe, plante, art, ou de la nature de l'humanité, ne doit pas parler par imagination mais de ce qu'il a trouvé grâce à son propre jugement, s'appuyant sur ses propres efforts et sa propre observation."
Cette attitude est à l'évidence dirigée contre les scolastiques. Mais cette contestation ne produit qu'un méthode très limitée. Dans "La formation de l'esprit scientifique", G. Bachelard souligne les limites de l'observation et de l'expérimentation immédiates:
"Dans la formation d'un esprit scientifique, le premier obstacle, c'est l'observation première, c'est l'observation placée avant et au-dessus de la critique qui, elle, est nécessairement un élément intégrant de l'esprit scientifique".
Trop souvent, dans la tradition baconnienne, l'expérimentation s'attache plus au naturel des objets qu'à leurs qualités fondamentales. Le tri et le classement l'emportent sur la recherche. Dans l'esprit du "De dignitate" de Bacon et dans les multiples propositions méthodologiques de Petty, il faut varier les expériences, les prolonger, les transférer d'un art à un autre. Au lieu de déboucher sur la recherche, cette expérience doit avoir un côté extraordinaire, badin, pittoresque. La promotion universitaire accélérée de Petty, par exemple, récompensera la résurrection tapageuse d'une femme de mauvaise vie. La recherche anatomique, selon Petty, doit porter sur "des effets sensibles produits par des causes claires et sensibles". Affirmation hautement contradictoire avec l'ancienne idéologie médicale, mais combien révélatrice des limites de la nouvelle méthode ! Cette même méthode expérimentale que Petty définit à propos de l'anatomie, s'applique, sans restrictions à la société politique, particulièrement à l'Irlande.
Cette croyance en l'unité interdisciplinaire de la science correspond à la volonté de détruire l'ancienne hiérarchie disciplinaire et répond aux questions de l'époque. Très limitée, elle ne permet pas de saisir des mécanismes qui , dans le cadre du capitalisme naissant, ne sont ni sensibles, ni clairs. On comprendra mieux, plus tard, la réaction d'Adam Smith contre la vision interdisciplinaire de ses prédécesseurs, en particulier des "médecins spéculatifs". A cette passion de l'expérimentation est étroitement associée une manie de la quantification.
La quantification
Tout doit faire l'objet de calculs et de vérification mathématiques ; en particulier les propositions de l'ancien savoir (Recorde, par exemple, prétendait à un tel contrôle pour Aristote). Cette passion de la mesure remonte à Galilée qui, dans le "Saggiatore" montrait déjà que la bonne façon d'étudier la nature consistait à parler en termes de nombres, poids, mesures. Cette formule sera le leitmotiv de plusieurs auteurs du XVII° siècle, notamment Hobbes avec sa faculté célèbre de "Reckoning". Petty l'immortalisera dans sa préface à l'Arithmétique Politique et dans l'adresse au roi précédant le Traité sur l'Irlande, inscrivant en italiques sa triade magique : "Number, Weight, Measure". Cette passion de la mesure, tout en complétant la méthode positive de Bacon, contredira sa vision unifiée de la science et sa prévention vis à vis des mathématiques. Dans le "Dignitate et Augmentis", il rappelle : "il nous a paru plus convenable, vu la grande influence des mathématiques, soit dans les matières de la physique et de la métaphysique, soit dans celles de la mécanique et de la magie, de les désigner comme un appendice de toutes et comme leur troupe auxiliaire". Cette passion de la quantification, caractéristique du XVII° siècle, connaît ses exagérations et ses limites. Le Père Mersenne que Petty avait connu à Paris, en arrivait à demander : "Je vous prie de me dire combien un homme haut de six pieds ferait plus de chemin avec la tête qu'avec les pieds s'il faisait le circuit de la terre" (cité dans Bachelard, 1972). La calculmania est omniprésente dans l'œuvre de Petty, jusque dans son testament qui est un modèle du genre. Il calcule par ailleurs l'effet de la liberté de conscience sur la productivité des travailleurs, le coût de chaque acte religieux, l'avantage financier du développement de la médecine, etc. ; calculs dont les résultats sont quelquefois inespérés et quelque peu flatteurs. Ainsi ses calculs montrent comment :
"avant la Restauration, la population de Paris était plus grande que celles de Londres et Dublin réunies, tandis que maintenant (en 1682), la population de Londres est plus grande que celles de Paris et Rome, ou de Paris et Rouen."
Dans cet esprit, Gregory King calculera laborieusement le nombre de lièvres et de lapins peuplant le sol anglais. Comme le note G. Bachelard : "l'excès de précision dans le régime de la quantité correspond très exactement à l'excès du pittoresque dans le règne de la qualité. La précision numérique est souvent une émeute de chiffres". Après l'observation, le classement, l'expérimentation, le calcul, l'esprit humain doit induire. Cette "ratiocination" aboutit le plus souvent à une généralisation et à une table.
La généralisation
Le chercheur de l'époque ayant remarqué quelque chose de singulier, passe très vite à une généralisation, le plus souvent abusive. Cette généralisation peut s'effectuer dans le temps, dans l'espace, ou dans l'ensemble des disciplines.
Bacon montre ainsi comment l'horreur du vide permet d'expliquer sur le plan astronomique comment se conserve le globe terrestre ; mais, à partir de là, l'horreur du vide permet, plus généralement d'expliquer l'horreur des révolutions et la conservation de l'ordre civil.
Petty, dans son "Discours sur l'utilisation de la proportion double", rappelle que tout phénomène s'exprime en termes de nombre, poids, mesure et en rapport avec un autre (carré, cube, racine carrée ou cubique). Ce type de calcul aboutit à une échelle générale des objets, le plus souvent fantastique. Les tables de Graunt (1662), dont la paternité est quelquefois attribuée à Petty (Matsukawa, 1962) sont caractéristiques de cette démarche. L'important, ce sont les table de comparution (présence, absence, degré) issues de l'observation naturelle ; en évinçant, selon Bachelard (1972), les perturbations, les variations, les anomalies.
Ce qui est évident, dans la généralisation inductive dont la méthode fournie par Bacon sera largement reprise par Stuart Mill, c'est la régularité. Rien d'étonnant à ce que la crise soit si difficilement intégrable dans la tradition inductiviste des économistes. Aussi limitée qu'elle puisse paraître sur le plan scientifique, cette méthode a une valeur idéologique très importante. Elle accélère les remises en cause, en prouvant la matérialité des faits contre l'ancienne idéologie.
Plusieurs auteurs participent ainsi à cette généralisation contestataire.
Everard Digby qui, distinguant l'âme sensitive de l'âme intellective, fournit de nombreuses propositions méthodologiques, Sir John Davies, avec un début de matérialisme, Richard Hooker approfondissant la distinction entre lois naturelles et lois surnaturelles, Sir Walter Raleigh, pour qui la religion a toujours existé garce à la nature, avant même qu'un livre religieux ne soit écrit, Lord Herbert de Cherbury, philosophe de la nature, qui trouve dans la nature, la raison humaine et dans cette dernière les principes de vérité. Mais de loin, deux auteurs majeurs déterminent la nouvelle idéologie, en particulier dans ses aspects économiques : Bacon et Hobbes.
L'apport méthodologique de Bacon
L'influence de Bacon (1561-1626), amorcée dans les années 1630, deviendra majeure avec la révolution. La Royal Society en fait son père spirituel et ses membres, tel Petty, lui apporteront leur vénération tout en ayant dans la plupart des cas des positions scientifiques contradictoires avec celles du maître. Si ce n'est la recherche d'une idéologie anti-académique, les raisons d'un tel succès peuvent étonner. Sa contribution est considérée comme quasi nulle par ses contemporains tels Harvey, Gilbert, Mersenne, Hobbes. Les épistémologues modernes sont très sévères avec Bacon qui selon Koyré (1966) "n'a jamais rien compris à la science" ou avec le baconisme dont Bachelard (1972) souligne l'influence néfaste sur le développement scientifique. Mais, Bacon est le symbole de la nouvelle idéologie. Ne serait-ce que par sa vie tumultueuse de courtisan sans foi ni loi, prêt à toutes les bassesses, à l'opposé de celle du sage. Sa mort sera provoquée par la curiosité scientifique. Victime de sa passion expérimentale, il succombera à une pneumonie, ayant voulu, par un froid glacial, tester les effets du froid sur la putréfaction d'une poule. Il est aussi l'homme de la synthèse. Selon Ch. Hill (1971), Bacon "éleva en système cohérent ce qui, avant, n'avait été évoqué que partiellement par des hommes pratiques. Sur le plan méthodologique, il reprend, développe, synthétise, les efforts de ses prédécesseurs et de ses contemporains. Il devient la référence incontournable pour toute expérience sur la nature.
Quelles sont les propositions de Bacon ? Face à la conception passive, fataliste, hiérarchisée du savoir, il oppose une conception active, optimiste, très homogène. Face au cosmos des anciens, fini, ordonné, hiérarchisé, il conçoit une homogénéité du monde qui sera précisée par Galilée. Cette homogénéité est telle que, selon Bacon, "nous devons donc suivre l'unité de la nature et ne point en scinder l'étude".
Comment maîtriser la nature ? En respectant ce principe du Novum Organum (1620) que ses disciples (Petty, entre autres ) répéteront ad nauseam : "L'empire de l'homme sur les choses n'a d'autres bases que les arts et les sciences, car on ne commande à la nature qu'en lui obéissant". Aussi, "la véritable science est celle qui a pour base la connaissance des causes en écartant la recherche des causes finales" qui est selon Bacon "stérile et semblable à une vierge consacrée à Dieu, elle n'engendre point". Il faut au contraire rechercher les causes formelles, les causes des effets naturels. Cette séparation des causes primaires des causes secondaires, affranchit le monde de l'intervention immédiate de Dieu, la recherche de toute critique religieuse équivoque.
Comment atteindre ces causes formelles, garce à l"abeille", union de la raison et de l'expérience. Pour l'"abeille", deux voies sont possibles : l'ordinaire et l'inédite.
- L'ordinaire, "partant des sensations et des faits particuliers, s'élance du premier saut jusqu'aux principes les plus généraux".
- L'inédite part aussi des sensations et des faits particuliers, mais sa marche, graduelle, n'arrive que bien tard aux propositions générales ; "cette dernière méthode est la véritable, mais personne ne l'a tentée."
La "marche graduelle" souligne toutes les limites méthodologiques du projet baconien.
Cette longue marche s'effectue en trois étapes:
la première est celle de l'"expérience vague" où le chercheur collectionne, compile, enregistre et fait varier ses expériences.
ces données rentrent ensuite dans des "tables de comparution". A ce stade, l'esprit humain trie pour faire surgir les natures simples (chaleur, pesanteur) qui proviennent de ces formes.
- dernière étape, l'imagination cherche la "nature propre "selon certains procédés, tels ceux des
cas privilégiés. "L'induction s'arrête enfin à des affirmatives et s'y tient"
La méthode baconnienne caractérise la pré-science selon Bachelard (1972), réutilisant de façon psychanalytique les critiques de Liebig (1866) : empirisme, subjectivisme et juridisme implicite ("comparution" des faits, "aveux" des phénomènes physiques). Bacon est l'homme de la rupture avec les scolastiques et celle-ci permettra l'épanouissement d'un nouvel esprit scientifique fut-il à l'opposé des propositions du maître pour s'enrichir du rationalisme de Hobbes.
L'influence de Hobbes
L'apport méthodologique de Hobbes est controversé. Si Léo Strauss doute de son originalité, Mc Pherson sur la base de l'individualisme possessif en fait l'un des responsables de l'idéologie économique contemporaine. Hobbes, apporte de nombreux éléments méthodologiques et une trame philosophique complémentaire aux idées de Bacon. William Petty lui fera de larges emprunts (tout en contredisant ses théories politiques) de même que J Locke qui tentera d'en faire une synthèse. La philosophie naturelle chez Hobbes part des sensations. Celles-ci ne seraient cependant être spontanées. Dans le Léviathan, il rappelle que la sensation ne saurait provenir des hommes eux-mêmes ou être insufflées par Dieu. La cause de la sensation c'est le corps extérieur ou l'objet. Sensation et image rémanente sont seulement des accidents, des qualités de certains mouvements qui, à leur tour, sont des accidents , des qualités des esprits. Les idées sont déterminées par les sociétés où elles se développent. Dans le processus de la connaissance, l'homme est l'obstacle principal car il reçoit les sensations, mais les interprétera difficilement. Peut-être aura-t-il en lui une raison éclairée lui permettant de découvrir la structure rationnelle de l'univers. Cette démarche rationnelle lui permettra de dépasser le stade des sensations qui est commun aux animaux. Hobbes critique sévèrement l'induction baconnienne et l'usage abusif qu'en aura la Royal Society de Londres. L'expérience ne peut fournir de conclusion universelle sans raisonnement (ratiocination). L'homme raisonne en additionnant ou en soustrayant des connaissances sensibles garce à un calcul (computatio) de type logique. Ainsi le calcul mathématique emploie des mots. Leur définition préalable est fondamentale : toute science chez Hobbes est verbale et nominative. Cette importance de la définition correspond à un besoin réel de l'époque et suscitera la création de nombreux dictionnaires : le premier dictionnaire anglais est publié par Cockeram en 1623, deux autres dictionnaires suivront en 1656 (Blount) et en 1658 (Philips). Petty se lancera dans ce genre d'exercice et fera largement appel à Hobbes. La plupart des idées sont des mots, des conceptions qui n'existent qu'à titre d'abstractions de notre esprit ; ce sont des "illusions subjectives". Il est normal, dès lors qu'il soit suspecté d'athéisme ; particulièrement quand il écrit à Descartes :
"Le raisonnement dépendra des noms, de l'imagination et l'imagination peut-être du mouvement des organes corporels, et ainsi l'esprit ne sera rien d'autre qu'un mouvement en certaines parties du corps organique."
Cet athéisme apparent sera plus net encore dans sa théorie politique, l'idée que l'autorité de l'Etat procède de l'homme et non pas de Dieu. Si l'individualisme se renforce dans un tel cadre méthodologique, ce dernier, compte tenu de son influence socio-historique, reste déterminé par l'empirisme et l'induction. Cette détermination jouera fortement sur les premiers éléments de l'économie politique. Les économistes ne seront-ils pas les meilleurs théoriciens (Cf. Stuart Mill, Jevons, Harrod, Keynes) et les derniers défenseurs de cette méthode ?
4.2.2. Les principales modifications opérées dans la conception du monde
Chaque discipline est atteinte par la révolution idéologique, en particulier par les conséquences dévastatrices de la vulgarisation scientifique. Dans l'explication du monde, trois disciplines jouent un rôle majeur dans la révolution : l'astronomie, les mathématiques, la médecine. Des modifications intervenues dans ces disciplines, seront dérivées les nouvelles idées sur la société ; qu'elles viennent de grands auteurs tels que Hobbes et Harrington ou plus généralement de la pensée révolutionnaire.
L'astronomie
Les découvertes de Copernic auront de grandes difficultés à voir le jour. Le "De Revolutionibus", abandonné à la poussière de la cathédrale de Frombork, en sortira en 1543 quand un jeune mathématicien, Georges Joachim Rethicus fit imprimer le manuscrit à Nuremberg en 1643. Que de temps entre la découverte et son impact idéologique ! Le système de l'Almagest de Ptolémée régnait en maître (depuis 2000 ans environ) et appartenait à la doctrine religieuse. Le système copernicien sera répandu en tant que jeu de mathématicien et donc mal répandu, accompagné d'une préface d'un théologien, Andreas Ossandier. Selon ce dernier, les théories astronomiques de Copernic ne sont que des jeux mathématiques établis pour prédire les phénomènes astronomiques. Dès lors, qu'elles soient vraies ou fausses, n'a aucune importance! Les obstacles à la vulgarisation de ces idées en Angleterre seront tout aussi importants jusqu'à la Révolution de 1640. Le premier Anglais à proclamer les idées coperniciennes sera Thomas Digges en 1576, mais l'évêque Goodman, un siècle plus tard continuera à proclamer qu'une telle découverte propagerait la fin du monde! De fait, l'astronomie était peu enseignée dans l'université anglaise. Il fallait faire le grand tour, surtout à Leydes pour la découvrir et sa diffusion en Angleterre se fera hors des circuits officiels. Au XVII° siècle, le système copernicien deviendra dominant en Angleterre garce aux cercles d'intellectuels (qui se détachent de l'astrologie) et aux nouveaux moyens de vulgarisation. La nouvelle pensée astronomique sera popularisée garce aux traductions, aux conférences populaires, aux almanachs. Mal enseignée à Oxford et Cambridge, l'astronomie est enseignée de façon pratique aux "practical men", par des individus condamnables dans des centres contestataires. A nouveau, on retrouve Gresham : Hariot y effectue de nombreuses observations astronomiques, observe la comète d'Halley et se met à produire et à vendre des télescopes. Les conséquences sont dévastatrices pour l'ancienne idéologie. L'écriture n'est plus souveraine et la raison peut l'être. L'univers est héliocentrique, infini et éloigné de la main de Dieu. Il est désormais démocratisé et les mythes s'effondrent. La démocratisation de l'astronomie profite des progrès des disciplines voisines : l'optique, la cosmographie, la météorologie, l'horlogerie (l'école anglaise y trouvera la célébrité). Toutes disciplines qui satisfont aux exigences des tradesmen. L'astrologie survivra encore longtemps, mais de vieilles croyances s'écroulent. Grâce aux progrès de la météorologie, les nuages ne sont plus des armées se battant dans le ciel.
Les mathématiques
Le conflit idéologique porte, dans les mathématiques, sur la place qu'il faut accorder à cette discipline et son statut explicatif. Le calcul était considéré comme dangereux. Elisabeth I repousse ainsi les efforts de Pierre de la Ramée qui voulait fonder des chaires de mathématiques à Oxford et à Cambridge. D'où le retard de ces universités : il n'y aura pas de chaire de géométrie à Oxford avant 1619 et pas de chaire de mathématiques à Cambridge avant 1669. Hobbes reconnaissait que, jusqu'à sa génération, la géométrie était considérée comme un "ars diabolicum". En mathématiques, comme en astronomie, les tradesmen réagiront rapidement. Face à l'intelligentsia officielle qui n'accordait qu'une place secondaire à des mathématiques périmées, ils organisent dès la fin du XVI° siècle, des conférences destinées aux professionnels. A cette occasion, la mathématique change. Ce n'est plus une diversion, un jeu pour aristocrates, mais une mathématique pratique, vulgaire, pour autodidactes. Dans une préface à sa traduction d'Euclide, John Dee souligne que les mathématiques doivent être enseignées comme un sujet pratique pour le profit des marchands, des mariniers, des artisans. Ici aussi, le collège contestataire de Gresham favorise l'expansion et la démocratisation du nouveau savoir. Les exigences pratiques favorisent les découvertes : les logarithmes inventés par Napier sont perfectionnés et diffusés par Briggs et le Gresham College, de même que la règle à calcul est perfectionnée. Hariot rénove l'algèbre. Ces progrès dans les mathématiques accompagnent les progrès de nombreuses techniques : la navigation ("révolutionnée" au XVII° siècle en Angleterre), la géographie, l'artillerie, la comptabilité, etc. La finalité pratique des mathématiques est évidente chez un W. Petty. Voulant créer une arithmétique et une algèbre politiques, il appliquera une calculmania à toutes les questions pratiques. Sa recherche des proportions comme celle de Graunt (Matsukawa, 1962) est caractéristique d'une mathématique de "boutiquiers" (Mathematiques of shop-arithmétique, comme le rappelle la dédicace des Observations de Graunt à Sir Moray).
La médecine.
La révolution du XVII° siècle marquera dans ce domaine la fin d'un long immobilisme, mis en place quasiment depuis Galien. Jusqu'à présent, le raisonnement l'emporte sur l'expérience. Trois maîtres à penser, Hippocrate, Aristote et Galien formeront un dogme pluriséculaire, leur message déformé étant adapté à la religion et à l'ancienne conception du monde. Dans un tel cadre, ni l'anatomie, ni la physiologie et la pathologie ne pouvaient se développer. Un renouveau décisif interviendra avec Philippe Aurelien Von Hohenheim dit Parecelse (1493-1541) et André Vesale (1514-1564). Ce renouveau se traduira par l'apparition du premier amphithéâtre d'anatomie à Padoue en 1594. Par rapport aux universités néerlandaises et vénitiennes, l'université anglaise connaîtra un retard grandissant dans le domaine médical. La pratique médicale était étroitement répartie entre trois institutions : les médecins ayant le monopole de l'acte médical., les chirurgiens relégués aux opérations manuelles, les apothicaires effectuant les préparations. Ils sont les médecins des pauvres et les supports de la démocratisation de la médecine.
Le problème était compliqué par la mainmise du clergé sur la médecine. Avant la révolution, près des deux tiers des membres de la profession médicale avaient obtenu leur licence des autorités ecclésiastiques. "La main de Dieu est partout", parler de causes "secondaires" est une marque d'athéisme. Ainsi la peste s'explique par la main de Dieu et ne saurait trouver son origine dans l'hygiène. A partir du XVI° siècle, le doute s'instaure dans la population anglaise à propos de l'autorité médicale, renforcée par les controverses entre les galénistes et les paracelsiens. Par rapport aux besoins, la médecine traditionnelle ne suffit plus. Il faut trouver des solutions à la pandémie de syphilis accélérée par le développement de la navigation, au scorbut inhérent à la navigation, à la peste et au renouveau démographique. Une nouvelle idéologie médicale tente de se développer. La traduction de Galien par un certain Thomas Galé, en 1626, attendra 20 ans pour être publiée. Aussi les supports contestataires jouent ici leur rôle : littérature vernaculaire, centres d'éducation populaire. Dans les "halls" des compagnies commerciales, à Gresham, etc. de nombreuses lectures médicales sont assurées, en liaison avec les problèmes pratiques du moment. Au cours de telles conférences, W. Harvey avance l'idée de la circulation du sang, en mettant en pièces la conception ancienne de la circulation rectiligne du sang et de la hiérarchie des trois systèmes d'organes. Le même Harvey, en 1651, met définitivement fin à la croyance en la génération spontanée. Au même moment, l'anatomie devient science respectable et selon Petty, en 1676, le plus grand amphithéâtre d'Europe aurait été construit à Londres. Au même moment, Petty s'exclame : "La médecine a connu plus de progrès en cent cinquante ans qu'il n'y en eut pendant trois mille ans".
L'impact idéologique est important. L'homme n'est plus à la merci directe de Dieu. Ses maux peuvent s'expliquer par des causes naturelles qui forment l'objet de la recherche. Une médecine populaire devient possible. En 1607, une brèche est ouverte avec le droit accordé aux apothicaires d'exercer et l'idée d'une médecine gratuite. Avec l'avènement des idées de Parecelse, une médecine chimique se répand, favorisée par les travaux de Thomas Sydenham (1624-1689). En liaison avec la médecine, la chimie, souvent confondue avec l'alchimie, se répand. Elle est admise dans la "Pharmacoepia Londonensis" du collège des physiciens en 1618, et ne pourra venir dans les universités qu'en 1650. Elle connaît des progrès décisifs garce aux travaux de Boyle. D'autres révolutions dérivées de la médecine ont lieu, par exemple en botanique. L'école anglaise avec le " Herbalis" rayonnera sur toute l'Europe.
Ces trois axes révolutionnaires du savoir (philosophie, mathématiques, médecine), et toutes les disciplines qui en sont dérivées, changent la conception du monde. L'explication des sociétés et le discours économique ne pourront résister à ce mouvement.
4.3. Une révolution générale dans l'explication des sociétés.
Elle connaît le même fonds méthodologique : s'il peut maîtriser et connaître la nature, l'homme devient responsable et peut mieux connaître sa vie en société. La nouvelle conception est ainsi inséparable d'une profonde démocratisation de son exposition. L'Angleterre qui connaissait une longue tradition contestataire depuis la Magna Carta et les Lollards, en réalise la synthèse au XVII° siècle. Dès lors que, selon Hobbes, ce sont les hommes qui ont fait l'Etat, une science politique est possible. Si, en accord avec Harrington, les hommes peuvent contrôler le pouvoir, et donc l'histoire, une histoire humaine est concevable. Enfin, pour les sectes, les levellers et les Diggers, toute autorité est passible de critique, la justice sociale fait son apparition. Selon Christopher Hill, en matière de science des sociétés, "les idées partagées à l'époque ne seront dépassées qu'au XVIII° siècle" .Trois contributions majeures peuvent être détachées dans le bouillonnement de l'époque : Hobbes, Harrington, les sectes.
4.3.1. Thomas Hobbes (1588-1679)
Si la philosophie des grecs se posait surtout le problème de l'autorité de l'écriture, Hobbes propose une philosophie civile qui traite de l'homme et de la société. Dans sa conception de la société, l'homme n'est pas naturellement sociable. Il n'est pas, comme l'affirme Aristote, un animal politique car la société n'existe que par convention. L'état de nature est un état de guerre. Pour établir la paix sociale, une autorité absolue du pouvoir est donc requise car les conséquences de la désobéissance sont plus désagréables que celles de l'obéissance. Cette analyse naturelle de l'autorité est révolutionnaire. Dieu n'intervient plus directement dans le pouvoir des hommes et l'église ne saurait revendiquer un droit sur l'Etat. La religion, concède Hobbes, avec un certain cynisme, reste un bon instrument de gouvernement.
Le problème politique a trait au pouvoir non plus au droit. La loi naturelle, la moralité, les droits dans la société sont dérivés de l'Etat, ils ne peuvent le précéder. La croyance dans le fondement rationnel de l'Etat et du pouvoir aura le succès que l'on sait, notamment avec l'ampleur théorique que lui donnera Hegel. Cette nature rationnelle ne saurait être réduite comme le prétend Mac Pherson (1971) à une valeur d'usage et à une valeur d'échange, relevant d'une "société de marché généralisée". Cette interprétation récurrente du pouvoir chez Hobbes est exagérément économiste. Néanmoins, l'idée d'une arithmétique politique est déjà présente quand Hobbes définit la rationalité par le calcul ,"reckoning, that is adding and substracting", dans le Leviathan.
Hobbes (1651), reste très proche des niveleurs ; au moins dans la première idée qu'il existe une égalité complète entre les hommes dans les facultés du corps et de l'esprit. Ainsi le roi ne doit pas accorder d'honneur aux aristocrates indépendamment de leur capacité : "le bon conseil ne vient ni par la fortune, ni par l'héritage, et à partir de là, il n'y a pas plus de raison d'attendre un bon conseil du riche ou du noble en matière d'Etat que pour le calcul des dimensions d'une forteresse." De telles remarques du Léviathan, lui vaudront, après sa parution, définitivement la disgrâce des royalistes. Mais, au delà , force est de reconnaître l'inégalité qui a été introduite par les lois civiles. Dés lors, le pouvoir s'explique et se justifie par le développement de la propriété privée. Hobbes défend de cette façon les propriétaires et propose de faire travailler les pauvres : pauvreté n'étant plus sainteté! Porte parole de l'idéologie bourgeoise de son époque, Hobbes désacralise l'Etat et le pouvoir ; Dieu n'étant plus le garant des lois naturelles. La justice chez Hobbes, remarque Hill (1972), dépend du respect des contrats et pas plus. Hobbes, par son scepticisme et son matérialisme prépare le terrain à la révolution et au progrès des sciences.
4.3.2. Harrington.
Partagé entre les royalistes (il est l'ami de Charles I°) et les républicains, il tente de fournir, post festum, une analyse socio-historique des événements de 1640. Pour ce faire, il part d'une périodisation de l'histoire humaine en trois séquences types :
- "l'ancien monde" (des hébreux aux romains).
- "la balance gothique" (le pouvoir politique et militaire
appartient à l'aristocratie).
- "le pouvoir populaire" aux mains des yeomen, marchands, et gentlemen.
Cette dernière période vient de commencer : le peuple a acquis la plupart des terres, et donc son autonomie face à l'aristocratie et à la monarchie. Cette situation matérielle explique les crises et les guerres civiles du XVI° et du XVII° siècles. D'où un déterminisme économique qui le fait percevoir comme un précurseur de Marx :
"Un gouvernement fondé sur une balance favorable de la propriété est légitimement fondé sur la justice ; mais un gouvernement fondé sur une balance défavorable de la propriété, doit nécessairement être fondé sur la force ou sur une armée permanente." "Là où il y a une banque, il y a dix chances pour une qu'il y ait un commonweath."
Mais Harrington s'avère être l'homme du milieu : les lois fondamentales doivent, selon lui, protéger à la fois contre les excès de la monarchie absolue et contre les exactions des "voleurs ou levellers". Contre les excès de l 'aristocratie, il propose une loi agraire révolutionnaire, limitant la propriété et supprimant le droit d'aînesse :
" Une loi agraire est une loi fixant la balance du gouvernement de telle sorte qu'elle ne bouge pas."
ratie contenus dans les propositions des sectes. D'où l'"Oceana" en 1656, une somme de propositions politiques, beaucoup plus qu'une utopie. Petty, ce que confirme Bernstein, y fait de larges emprunts. Les domestiques ne font pas partie du peuple, Harrington rejoint sur ce point les niveleurs contre les extrémistes (Cf. les débats de Putney), mais il suggère une éducation gratuite pour les pauvres jusqu'à 15 ans. Il propose le scrutin à bulletin secret (mis en application dans son Rota Club), la perpétuité des parlements avec des indemnités pour les parlementaires, la limitation des dots ( l'amour ne doit pas refléter la balance des propriétés).
Très éclectique en matière de politique, Harrington a des idées avancées en matière religieuse : l'ancien testament n'est qu'un document historique et le règne des saints n'est qu'une oligarchie.
4.3.3. Les sectes
Hobbes et Harrington essaient de résoudre, de récupérer, les problèmes et les multiples idées de la révolution idéologique du XVII° siècle ; un mouvement qui est essentiellement alimenté par les débats suscités par les sectes et les mouvements radicaux après 1640. Les esprits anglais, déjà mis en éveil par le Lollardisme, partent après 1640 dans tous les sens. Au point qu'il reste encore difficile d'en dégager des idées communes. Les groupes en présence, tels les levellers (partageux, rouges, communistes), sont difficiles à cerner. Les levellers sont ainsi tous ceux, petits propriétaires, artisans, boutiquiers, apprentis, travailleurs spécialisés, simples soldats qui se retrouvent derrière des chefs tels que Overton, Walwyn, Lilburne, puis plus tard Winstanley ou des Quakers comme James Naylor. Garce à leurs tracts, traités, pétitions, la population, mobilisée, apprend à discuter de l'autorité, démythifiée par le pamphlet et l'injure. Ou encore l'appel au passé : en quoi Dieu pourrait-il justifier l'invasion normande ? La loi normande s'oppose à la liberté anglo-saxonne. Cette gigantesque littérature traite, au moyen d'arguments le plus souvent mystiques, d'un certain nombre de cibles : le roi, le parlement, Cromwell, le clergé , la propriété et la richesse.
Le roi, le parlement, Cromwell.
A un moment où la chambre des communes tergiversait face au pouvoir royal, les niveleurs radicalisent le mouvement avec le slogan "Killing is no murder". Dans ses premiers écrits révolutionnaires, Overton met en cause le parlement lui-même ; dans sa libération de l'esclavagisme et sa conquête de la paix et du bonheur, le peuple peut se passer d'un parlement. Tout homme au pouvoir n'est que le dépositaire d'un mandat du peuple, le roi le premier; Or, depuis le Norman Yoke, ce mandat est trahi par un abus constant du pouvoir. Si le pouvoir doit être assuré "par le peuple et pour le peuple", il "doit être celui de la raison" et celle-ci émane de Dieu lui-même. Lilburne insiste sur le fait qu'un roi, en contradiction avec la raison et la loi, doit être puni "légalement" et non "illégalement" comme un homme exceptionnel. Le roi éliminé, la critique des sectes se reporte sur Cromwell, le "taureau du pays de Basan", selon Overton, "roi absolu" et "représentant des propriétaires" selon Lilburne.Ce dernier propose que les lois soient traduites en anglais et que le vote soit l'affaire de tous. Le conflit porte très vite sur le suffrage universel. Dans un texte écrit en 1647, intitulé "la position de l'armée", plusieurs niveleurs ( Wildman, Sexby) demandent "des élections renouvelées successives et à période définie en ce qui concerne les parlements", et que "tous les hommes libres de 21 ans ou plus soient électeurs". La question sera tranchée aux débats de Putney, les partisans de la propriété ayant bien compris que la propriété sans autorité perd sa raison d'être.
Le clergé
Qu'il appartienne au monde anglican ou à l'église presbytérienne, il est la cible favorite des sectes par son intolérance, son coût et son pessimisme. Selon des propos niveleurs, " la joie pour vous, elle vous ferait l'effet d'une épaule de mouton présentée à un cheval malade". Le clergé est inutile. "Le petit animal, c'est le clergé" dit Winstantley. La contestation s'élève jusqu'aux écritures et aux mythes religieux, considérés comme l'opium du peuple par Winstanley. Le personnage de Jésus Christ n'y échappe pas : "Oui d'accord, Jésus Christ est très doux ; c'est meilleur que le chapon" ose blasphémer Walwyn.
Le coût du clergé est un thème favori: trop nombreux , il se multiplie et vit de l'impôt, sans être utile. Petty (cf. infra) surenchérit sur cette idée en la complétant par de multiples calculs sur les avantages de la tolérance, de réduction et de la mise au travail du clergé.
Les institutions
Les sectes dénoncent les institutions juridiques et militaires, les hommes de loi car ils profitent de leur monopole. A la fin de 1648, selon un texte populaire : "Les hommes de loi sont aussi utiles que des vers dans la viande, que des chenilles en plein chou, que des loups parmi les agneaux.". Lilburne écrit : "il est nécessaire de prendre une loi qui limite le caractère exorbitant des honoraires, extorsions, prévarications et collusions, de limiter le nombre de ceux qui exercent en chaque Cour afin qu'ils ne prolifèrent pas comme des sauterelles sur le pays, le dévorant, le ruinant." Compte tenu de son implication dans la révolution, l'armée n'échappe pas à la contestation. L'armée qui abat la monarchie est une armée populaire, très motivée idéologiquement, et dont la valeur militaire est incontestable. Si la hiérarchie technique des officiers n'est pas remise en cause, elle est doublée d'une hiérarchie politique où se situent les "agitators". Cette armée crée la terreur chez les hommes de propriété.
La richesse
Propriété et richesse sont au centre des débats. Chez les niveleurs, on retrouve "le vieux rêve de la terre unie, sans haies et sans fossés : la terre commune" (J Servier, 1967). Walwyn est ainsi dénoncé : "Monsieur Walwyn, afin de monter la tête aux indigents et aux plus pauvres, et afin d'exciter leur mécontentement et leurs protestations, a affirmé un jour qu'il souhaitait, de tout cœur, que dans notre pays tout entier, il n'y ait ni haies, ni fossés". Le mouvement niveleur se radicalisera progressivement sur ce thème. En 1650, dans son journal, "The moderate", il se défend de tout communisme. Mais il est débordé. Les Ranters, par exemple, s'appuient sur la prédestination pour démontrer que les pauvres, élus de Dieu, seront inévitablement victorieux. Les Diggers mettent leurs idées en pratique en installant des colonies sur des propriétés. Ces excès sont loin d'être partagés par un milieu agricole où se trouvent nombre de yeomen, petits propriétaires, tenanciers et autres. L'Angleterre connaît l'âge d'or de la petite propriété et invoquant le dixième commandement, les petits propriétaires empêchent toute dérive des niveleurs vers la destruction de la propriété. Les propriétaires, fortement contestés, resteront les plus forts. Défaits à Corkbush Field, les niveleurs seront, selon leurs idées, soit persécutés soit récupérés (par les Whigs ou les Quakers).
Les levellers voulaient l'abolition de toutes les tenures ; "autant de marques de l'invasion normande" s'exclame Samuel Hartlib, proche correspondant de Petty. Les tenures féodales qui gênaient les riches seront abolies ; par contre les tenures précaires (copyhold) qui affectaient les pauvres seront maintenues. Une fois la Restauration intervenue, le plus grand problème des nouveaux propriétaires, par exemple ceux qui avaient acquis les terres épiscopales dans les années 1640, ou ceux qui, tel Petty, avaient largement profité du pillage de l'Irlande.
4.4. Une révolution au caractère religieux fortement prononcé
La révolution du XVII° siècle est souvent appelée (Ch. Hill, M. James) la "révolution puritaine". La réforme et les débats religieux qu'elle a provoqués ont préparé le bouillonnement d'idées de ce siècle . Ils lui donnent une grande partie de sa rhétorique, essentiellement d'ordre mystique. Dans un telle mouvance, il est quelquefois difficile d'avoir des repères précis, tant le politique et le religieux sont étroitement mêlés. Selon le mot de Hobbes : "Les doctrines qui sont aujourd'hui l'objet de controverses religieuses reviennent en fait pour la plupart à savoir qui a le droit de dominer". Selon Tawney (1926), les trois courants issus de l'enseignement de Calvin en Angleterre sont le presbytérianisme, le congrégationalisme, et le puritanisme.
Si le premier courant (très développé en Ecosse) est attaché à une église d'Etat avec un contrôle, via les conseils de paroisse, par l'élite économique, le second insiste sur le droit de chaque église à s'organiser elle-même, indépendamment de l'Etat. Le puritanisme est beaucoup plus difficile à définir. Sous sa forme la plus connue, il est un état d'esprit visant à purifier la religion, partagé par de nombreux juristes. En fait, il s'agit moins d'un système théologique que d'un ensemble d'opinions partagé entre des artisans, des marchands, des yeomen, des gentlemen, par exemple sur les pauvres et la discipline à adopter à leur égard dans les paroisses, sur le rôle du samedi (le Sabbatarianisme) afin de réguler le temps et de permettre la prêche, mais aussi sur la politique, les affaires, la science ou l'art. Laurence Stone y retrouve surtout la confiance en soi et le millénarisme. Le protestantisme et la tolérance favorisent les bouleversements spirituels, caractéristiques d'une révolution idéologique dont la forme reste très mystique.
4.4.1. Le rôle du protestantisme
L'éthique protestante (Cf. le débat de Max Weber à Tawney) n'est pas une entité globale. Il existe dans l'Angleterre du XVII° siècle une multitude de formes d'esprit issues de la Réforme. Celle-ci liée à l'origine au problème matrimonial de Henri VIII fait de l'église une institution dont le pouvoir économique et politique sera considérablement réduit ; avec en particulier la dissolution des monastères et la disparition des abbés de la chambre des Lords. La Réforme a eu en Angleterre un caractère irréversible. Jamais la religion de Rome, ne pourra rétablir son autorité. Tous les souverains qui se compromettront avec Rome y trouveront leur perte, en particulier Charles I° et Charles II.
Elle fournit une approche du monde, adaptée à la nouvelle idéologie. En insistant sur la différence entre la connaissance surnaturelle et la connaissance naturelle, elle donne à cette dernière les moyens de son émancipation. Cette idée se trouvait déjà chez Calvin dans sa doctrine de la foi active, avec la dissociation entre la hiérarchie céleste et la hiérarchie terrestre, entre causes principales et causes secondaires.
Mais l'idéologie de Calvin renferme aussi l'idée du contrôle direct de Dieu sur ses créatures. Aussi, le rôle de Calvin deviendra de plus en plus diffus dans la religion réformée anglaise. Celle-ci minimise le domaine où intervient la puissance divine pour proclamer le rôle de la nature. A la façon de John Preston, célèbre prédicateur puritain (Cf. Ch Hill,1958) : "Dieu n'altère pas la loi de la nature". Les sermons de John Preston, comme d'autres ont lieu dans des centres contestataires. Chassés de Cambridge, avant la révolution, ils prêchent à Lincoln's Inn ou Gray's Inn où se retrouvent des puritains éclairés. La doctrine prêchée est celle de la convention : Dieu est omnipotent, mais il peut passer une convention avec son serviteur pour limiter son pouvoir et dès lors ses actions deviennent prévisibles et compréhensibles. Les lecturers, payés par les marchands, seront persécutés par l'archevêque Laud jusqu'à la révolution ; payés par leurs ouailles, ils peuvent proclamer l'après-midi, l'exact opposé de ce qu'a pu dire le matin le clergé officiel.
4.4.2. La tolérance
La tolérance des pays protestants est souvent opposée à l'intolérance qui régnait au XVI et XVII° siècle dans les pays catholiques. Ainsi la tolérance anglaise pouvait être opposée à l'intolérance qui régnait en France. Néanmoins, la tolérance en Angleterre n'atteignait pas le niveau de celle qui régnait en Hollande ; un centre tel que celui de Leydes accueillera de nombreux jeunes anglais épris de nouvelles techniques et de discussions théologiques. Jacques II se préoccupera des mauvaises influences acquises par la jeunesse anglaise dans "un endroit aussi infect que l'université de Leydes". La révolution de 1640 fera aboutir, sur la tolérance, les conceptions de Hobbes, Harrington avec de multiples conséquences idéologiques. La religion perd définitivement l'importance qu'elle avait auparavant. La pensée devient autonome. La réflexion économique peut s'affranchir de la morale et s'appuyer sur le seul calcul des avantages et désavantages pour la richesse de l'individu et de la nation. Le nouvel esprit intellectuel et le nouvel esprit religieux peuvent coïncider. La nouvelle religion fondée sur l'individualisme permet la méthode expérimentale. La religion, elle-même, représente un terrain d'expérimentation où l'usage de l'autorité diminue au profit des "soul experiments". Enfin la tolérance religieuse favorise la productivité : on connaît les calculs de Petty dans ce domaine, montrant comment la tolérance accroît la productivité de 50% .
C. La forme mystique
La Bible (version de 1611) est la même référence dont tout le monde se sert dans le débat. Le roi et le clergé pour dénoncer les manquements à l'autorité, les prêcheurs puritains pour accuser l'église officielle, les sectes extrémistes en référence à l'âge d'or. Les grand martyrs de la révolution utilisent tous l'argument religieux. Initialement pour attaquer l'église officielle, par exemple avec le Martin-ruine-prêtre d'Overton. Puis pour faire entendre raison contre les presbytériens : "Dieu n'est pas un dieu d'irrationalité, de folie et de tyrannie, tout ce qu'il nous transmet est donc raisonnable et juste, et tout ce qui est tel est Dieu." Même Walwyn, le plus redoutable par ses attaques contre le monde chrétien, selon lui "hypocrite" et "tyrannique" invoque constamment les écritures. Chez Lilburne, la référence religieuse est permanente, que ce soit pour faire appel à une rationalité humaine ("Dieu a donné à l'homme une âme rationnelle") et aux principes qui en découlent, la liberté et l'égalité. La révolution anglaise est une longue lutte entre factions religieuses : procatholiques, presbytériens, puritains, congrégationalistes avec quelques poussées d'athéisme. La religion et la propriété sont deux références incontournables. Mettre en cause la religion (à la façon de Walwyn) ou la propriété (à la façon des Diggers) est un motif d'exclusion du débat. Sur le plan des idées, les exigences pratiques des tradesmen l'emportent sur le commentaire de texte. L'heure est au positivisme, à la croyance à un fondement naturel , rationnel des choses. S'il peut exister un discours économique dans un tel contexte, il ne pourrait qu'en reprendre les déterminations : traiter positivement de la religion, du pouvoir, de la propriété, du commerce et montrer comment s'y applique une rationalité naturelle.
A de telles déterminations s'ajoutent dans les discours de gens tels que Petty, les opportunismes qui composent les sagas des grands de l'époque. S'il faut mesurer, ce sera pour montrer la suprématie de son protecteur ou de celui dont on voudrait recouvrer les grâces. S'il faut démontrer, ce sera pour justifier et conserver des gains plus ou moins mal acquis. Ainsi se développe un contexte pré scientifique ou plutôt une idéologie dont l' efficacité contestataire est évidente mais dont la portée scientifique reste à établir.
Conclusion
La pensée Grecque influence la philosophie des lumières, la transmision de cette pensée doit beaucoup aux intellectuels arabes ou persans, mais cette transition reste mal connue. Cette pensée économique, souvent mythifiée, a influencé les futures écoles de pensée: Quesnay fait ainsi référence aux Incas et à la Chine, Montesquieu à la Perse. Cette pensée, notamment religieuse propose même une alternative à notre économie matérielle en insistant sur le bonheur de la personne. Cette tradition s'interrompt avec la révolution idéologique du XVII° siècle et l'influence du puritanisme. Au bonheur se substitue la performance matérielle.
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