Essai sur la phénoménologie et son application en économie Une anthropologie économique revisitée François Régis MAHIEU Cemotev (Université de Versailles) et UMI « Résiliences » ( IRD) 20 Septembre 2014 Résumé La phénoménologie est une philosophie rejetée par les économistes qui lui préfèrent le radicalisme philosophique. La phénoménologie critique le savoir scientifique « objectif » et lui oppose les modes concrets de la subjectivité. De son côté, l’anthropologie économique est un oxymore tant les oppositions entre anthropologues et économistes sont violentes ; or l’anthropologie apparaît comme la méthode de la phénoménologie en économie. Elle privilégie la « personne capable », son ressenti et dévoile sa souffrance JEL: A 11, A12, B16, B41. Mots clefs : phénoménologie, anthropologie, personne, responsabilité, vulnérabilité souffrance. « tra questa immensita s’annega il penser mio : e il naufragar m’e dolce in questo mar », Giacomo Leopardi, L’Infinito ,Canti. Introduction La philosophie morale anglophone constitue la référence principale, sinon exclusive, de la réflexion philosophique des économistes. La phénoménologie du continent européen en est totalement absente même si certains philosophes de ce courant, tel Paul Ricoeur, ont pu s’intéresser à l’économie. Ce monopole n’est pas justifiable par une plus grande scientificité ; au contraire la phénoménologie est réputée pour sa rigueur qui la rend difficile d’accès. L’anthropologie économique est un oxymore. Les économistes, tel Knight (1941, rejettent ce relativisme qui n’est en aucun cas une discipline scientifique.. Les anthropologues condamnent l’« économisme » ethnocentrique, réducteur, de la réalité. Il en résulte que la dimension économique est une des dimensions les plus faibles de l’anthropologie..qui prétend par ailleurs devenir « théorie générale de l’économie ». (Godelier,1994). Anthropologie économique et théorie économique sont –elles définitivement opposées ? La réponse est affirmative dans le cas du radicalisme économique ; au contraire la phénoménologie trouve son application économique dans l’anthropologie, notamment par le retour au sujet et aux expériences humaines. Le phénomène économique est déjà traité par Mauss comme un phénomène social qui régit un ensemble d’activités concernant des objets plus ou moins nécessaires ». Simiand (1930) donne une définition très claire : « le phénomène économique se distingue par la présence d’un marché en général et toujours par la notion de valeur » . Cette question est traitée par Paul Ricoeur qui énonce une anthropologie fondée sur l’homme capable et sa fragilité sinon sa souffrance. Une théorie de la personne prenant en compte toutes ses dimensions, y compris psychologiques est un complément essentiel. Les principales composantes de la phénoménologie économique sont traitées préalablement (I). Puis, la méthode est abordée avec l’anthropologie économique (II). Des applications sont effectuées, notamment à propos du phénomène communautaire des transferts inter vivos et de la pluriactivité. L’anthropologie économique a de nombreuses implications (III) dans l’étude de la souffrance, de la vulnérabilité, et dans l’établissement d’un principe de précaution humain et social. -I- la phénoménologie économique Le phénomène, théorisé par les philosophes, a trait à ce qui relève de notre conscience, de notre expérience, au monde tel que nous le percevons . Il est différent du noumène qui a trait aux choses en soi. Ainsi dans la phénoménologie du climat, le ressenti tient du phénomène, différent du noumène ou climat en soi tel qu’il apparaît dans les instruments de mesure. Le phénomène est compréhensif, il implique l’intention du sujet. En cela il n’est pas explicatif, selon la distinction effectuée par Max Weber entre sciences explicatives et compréhensives. Les sciences sociales et en particulier l’économie sont phénoménologiques. Par exemple¸ Freud proclame que « le véritable début de l’activité scientifique consiste bien plutôt dans la description des phénomènes qui sont alors bien groupés, ordonnés et intégrés dans des ensembles », définition qui s’inspire étroitement de Husserl. 11. Les principales composantes La phénoménologie est divisée entre différentes acceptions, en Allemagne (Husserl, Heidegger, Gadamer, Scheler) , au Japon (Watsuji), en Tchécoslovaquie ( Patocka),et surtout en France ( Sartre, Merleau-Ponty, Lévinas, Ricoeur, Henry, etc..) ; leur base commune est la personne (l’Être) et ses caractéristiques. Les interprétations de la seconde vague, Sartre, Ricoeur, Lévinas, entre autres, sont des alternatives claires au radicalisme philosophique , et favorisent les applications en économie. La phénoménologie critique le savoir scientifique « objectif » et lui oppose les modes concrets de la subjectivité. Elle amène à réintroduire la subjectivité dans les domaines de la responsabilité et de la souffrance. Cette critique initiée par Husserl s’applique en économie avec Michel Henry (1987) qui dénonce son idéologie scientiste et positiviste. La phénoménologie de Henry est très claire, mais amène à une impasse ; il dénonce avec des mots très forts les abstractions de l’économie politique, ses réductions de la vie à « des idéaux quantifiables et mathématisables ». (p. 157). Mais que propose Michel Henry ? Un retour à la critique de l’économie politique de Marx comme déconstruction et mise en relation avec la vie, l’histoire déterminant la structure du capitalisme. La référence à Marx paraît surprenante quand on voit les abstractions grandioses du début du Capital, abstractions qui ne sauraient échapper à sa propre conception de la relativité historique. Mais, on peut très bien assimiler ces abstractions, par exemple le fétichisme de la marchandise à une phénoménologie. D’où une génération de chercheurs, principalement en France, sera perdue, brandissant un « bestiaire » des économistes d’un côté et prêchant le retour au marxisme de l’autre. Ce rejet disciplinaire condamne l’auteur auprès des économistes et restreint son influence. L’influence de Ricoeur est beaucoup plus grande par sa prise en compte de la personne responsable et de sa fragilité constitutive. Mais aussi par l’importance accordée à la souffrance dans la prise de conscience plus que l’exploitation liée au salariat. Ricoeur (2004) dans « les parcours de la reconnaissance », célèbre l’économie, notamment l’approche par les capabilités et il apporte une synthèse entre les conceptions de la responsabilité. Ricoeur (1969) propose en plus une lecture phénoménologique de l’œuvre de Freud et de l’importance qu’il accorde à l’inconscient. Le retour au sujet « responsable de bien penser et capable de folie » implique une dialectique du conscient et de l’inconscient qui renforce l’idée centrale de la phénoménologie: l’incapacité du « cogito ergo sum » de Descartes pour une prise de conscience dont l’identité n’est pas donnée immédiatement et requiert des expériences humaines. Ricoeur dans « le conflit des interprétations » rappelle les trois thèses de la phénoménologie : théorie de la signification, théorie du sujet, théorie de la réduction. Nous insisterons sur la signification par l’anthropologie économique et le retour au sujet, la personne. La réduction sera invoquée marginalement à travers les formes logiques de la théorie des choix collectifs. Dans le dédale des phénoménologies, nous essayons de privilégier l’approche de la personne en économie. L’élément le plus important est la « phénoménologie de l’homme capable » définie par Paul Ricoeur. La phénoménologie réhabilite le sujet en tant que personne capable, responsable et souffrante. Cette démarche pose la question de la méthode et de ses conséquences sur le raisonnement économique. Le phénomène de la souffrance, par exemple est traité par la pensée économique comme un problème accessoire, relevant de l’ordre naturel, ce que dénonce en vain « l’économie sociale et solidaire » de Charles Gide. De nouvelles souffrances, principalement psychologique apparaissent dans le milieu du travail, avec le passage de la responsabilité collective (cf. le toyotisme) à la responsabilité individuelle. La phénoménologie permet de revenir sur ces événements et d’éviter soit un traitement théorique prématuré, soit une omission volontaire afin de régler empiriquement le problème. L’anthropologie économique aurait pu à ce niveau être utile, mais elle était contradictoire, opposant l’ « économisme réducteur » à une anthropologie réaliste. Néanmoins, l’anthropologie économique, en étudiant les capacités des personnes, par exemple à dire, faire, s’imputer, narrer, peut servir de méthode à la phénoménologie économique Tel est le cas du mystère de la résilience, certaines personnes ayant cette capacité à diminuer la souffrance, d’autres non. Rappelons que la philosophie accorde la priorité à la diminution de la souffrance en tant qu’obligation parfaite par rapport à l’amélioration du bien être qui n’est qu’une obligation imparfaite. 1.2. Perception du phénomène et rôle du sujet Nous prenons ici l’exemple des transferts inter-vivos, phénomène constaté dans certaines sociétés réputées solidaires. Les transferts sont rapidement traités par de nombreux experts comme des adhésions volontaires à des assurances. L’anthropologie souligne le contexte communautaire, loin d’un phénomène de marché qui régit ce phénomène et modifie ses caractéristiques. La mécanique complexe (responsabilité- rationalité- raisonnabilité) combine différents types d’analyse. La phénoménologie modifie les bases de l’économie et s’applique bien aux expériences personnelles, tel le phénomène des transferts « inter vivos ». On ne peut dissocier les transferts dans certaines sociétés du contexte communautaire, des pressions psychologiques sinon d’un racket jusqu’à subvertir toutes les personnes concernées. L’efficacité de ce système dépend de sa configuration : efficace et bienveillant, il peut devenir inefficace et malveillant. Le phénomène tient dans l’acceptation généralisée d’une telle contrainte. Dès lors les variables économiques changent de nature : par exemple, le salaire a une vocation collective au lieu d’être une rémunération individuelle. Le choix des cultures s’effectue sous la pression des activités communautaires, d’où les élasticités négatives entre incitations et choix de cultures. D’autres phénomènes économiques sont par exemple l’inflation, le chômage, la croissance et aussi la pauvreté, la souffrance. L’analyse économique procède à une réduction explicative ramenant le phénomène à des lois et des modèles pré-établis. Par exemple le théoricien cherchera si le chômage est classique ou keynésien. La phénoménologie procède à une réduction compréhensive, cherchant les ressentis personnels du chômage : variable d’ajustement et créateur de souffrances. Les agrégats ne souffrent pas ! Faire intervenir l’homme et l’action humaine augmente le risque d’indéterminations, d’incohérences, d’instabilités en économie. Ainsi un modèle économétrique devient très fragile dès qu’il intègre des hypothèses de comportement, compte tenu des irrationalités des agents économiques, dits « esprits animaux » selon Keynes. Mais le même Keynes a professé sa loi psychologique fondamentale, la consommation augmente moins vite que le revenu dégageant un solde dit « épargne » ; ces lois sont contestées par Kuznets d’une part et les théoriciens d’une l’épargne individuelle résultant d’un arbitrage entre perturbations intra et intergénérationnelles. Le sujet ou « first person » est primordial. On voit l’importance du « je », du projet personnel (Sartre, L’Etre et le Néant), ou encore du ressenti (cf Watsuji,1966) et la phénoménologie du climat). Le vécu est prioritaire. Du fait de cet ego, la pensée est orientée vis-à-vis de l’objet visé, il y a intentionnalité. L’humanisme est explicite : l’homme est au centre de l’économie, comme sujet, marquant la prééminence du « je » et de son ressenti ; il est intentionné et donc non déterminé structurellement . L’intentionnalité a trait au fait, selon Sartre, que la conscience d’un objet peut se faire dans la crainte, la haine, et l’amour. Cette approche privilégie les expériences vécues par les sujets et les analyses sans préjugé. Ces phénomènes sont relatifs aux caractéristiques des personnes concernées : rang dans la communauté familiale, statut social, sexe… etc.. L’analyse de terrain est indispensable et les méthodes d’analyse fondées sur l’analyse de données sont prioritaires avant toute causalité déduite d’une fonction prédéterminée. L’économie analyse des phénomènes, des expériences sans prétention à une réalité objective. Toute action ou norme sociale passe par la personne. La phénoménologie admet l’intentionnalité de l’action, au contraire d’une vision purement naturaliste. La capacité d'action désigne de nombreuses actions, pratiques ou intellectuelles (se projeter). Synthétisant par le terme agency les apports de plusieurs auteurs marxistes qui en ont traité avant lui, notamment l'historien britannique Thompson (1988), Anthony Giddens parlera de la capacité non seulement d'agir des individus, mais aussi de se projeter dans leur action (voir Giddens 1987), en insistant sur leur sexualité. Ainsi, on pourrait dire que pour comprendre le sujet anthropologique, il faut tenir compte à la fois de la structure dans laquelle il s'insère et de son agencéité qui lui permet de s'insérer de façon spécifique au sein de cette structure. Un exemple cruel peut être cité : en Mars 2014, un tribunal californien vient de condamner à la prison à vie un enfant de 12 ans suspecté d’avoir tué son frère ; cette punition est établie sur « l’action d’adulte » effectuée par l’enfant, indépendamment de ses caractéristiques. L’enjeu formel est mis en valeur par une réduction à la logique des énoncés normatifs dite logique déontique. Le traitement de la variable nominale, i , peut être illustré par la différence entre deux prédicats, exprimant l’obligation : soit il est obligatoire pour la personne i que α soit Oiα , soit il est obligatoire que α et donc Oα (Kalinowski,1979,a,b).. L’obligation, l’interdiction ou la permission sont des énoncés normatifs qui passent par la personne. Il n’est pas acceptable de nier la personne ni de faire en sorte que les normes soient automatiquement réalisées.. Cette exigence logique, en relation avec le sujet, caractérise la pensée de Husserl. Ce fondateur de la phénoménologie, est au départ mathématicien, étudiant le fondement commun des mathématiques et de la logique. Frege (1892), le père de la logique moderne n’est pas loin ! Husserl (1970) dans ses « Logical Investigations » rentre dans la logique de l’identité, la variété des expressions ayant trait à un même objet. Cette identité est non seulement, au sens de Ricoeur, une « mêmeté » (continuité de l'individu), mais une « ipséité » par le respect de la parole, de soi vis à vis de l'autre. Ce sujet est social, c'est-à-dire dans une interaction subjective. C’est le « je » + le regard d’autrui. La perception intersubjective est un tout, soulignant l’importance de la communauté et de l’altruisme. On a vu la relation extrême avec l’autre et son visage chez Lévinas (1972), avec une priorité lexicographique qui met en cause la continuité et le cadre différentiel de l’économie courante. Sartre (2012) rappelle que « nous sommes déjà jetés dans le monde en face de l’autre « et ainsi le respect de la liberté d’autrui est un vain mot. » Patocka(1992) évoque l’existence comme quelque chose qui nous est imposée, qui foncièrement n’est pas produit par nous, mais dont nous assumons la responsabilité. La personne est construite chez Ricoeur avec ses capacités : dire, faire, s’imputer, narrer. La capacité à s’imputer une responsabilité est très importante ; elle est constitutive de la personne. 1.3. Importance de la responsabilité Chaque individu est plongé dans une communauté de droits et d’obligations qu'il peut ordonner rationnellement, en essayant de ne pas heurter son environnement. Il y résout séquentiellement sa responsabilité et prend alors la dimension d'une « personne », responsable, rationnelle et raisonnable. Cette veille permanente (la responsabilité infinie) de chaque personne sur « sa » communauté détermine ses actes économiques, par les gains ou les pertes inhérents aux différentes responsabilités. La personne apparaît avec l’ « exercice » de la responsabilité et pas uniquement en étant responsable. La responsabilité s’entend à trois niveaux : l’obligation, l’imputation, la sanction . Une personne s’engage pour une autre personne (ou elle-même) afin qu’une action soit faite, et en assume les conséquences. De façon simple, une obligation de réaliser une action est assimilée à une responsabilité d’effectuer cette action. Cette obligation est imputée à une personne donnée (cf. l’importance de la capacité d’imputation chez Ricœur). Enfin le manquement à une obligation est assorti de sanctions. Le fait d’assumer cette contrainte est constitutif de la personne et de la liberté ; la séquence alternative de la liberté première dont l’emploi est jugé par une responsabilité/comptabilité (Roemer, 1996)) est alternative à la responsabilité de la personne. La responsabilité est conçue de manière totalement différente, a posteriori en société de nature avec des individus opportunistes et a priori en société de droit avec des personnes. L'éthique de responsabilité affirme, selon M.Weber (1919), que : «Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes ». Mais devant qui ? La responsabilité est une motivation qui possède des contenus très différents, de nombreuses formes (garantie, obligation, culpabilité, etc.). Elle peut être une vertu ou un vice selon les contextes. Il existe actuellement une forte opposition entre la phénoménologie de la responsabilité et la responsabilité conçue comme relation de cause à effet dans le cadre de la théorie de l’action. Ainsi, on distingue la responsabilité morale attachée à la personne par rapport à d’autres pour une action donnée, et la responsabilité liée à l’action plus impersonnelle pour des individus donnés. La responsabilité morale de la personne est immense dans les conceptions d’un devoir par rapport à toute autre personne ou toutes les générations futures. Il s’agit d’une responsabilité potentielle et prospective. Cette « ascription » a priori, attribue à une personne des droits et des obligations en fonction de son identité et de son histoire. Par exemple, son rang familial (aîné ou cadet) et son statut professionnel détermineront l’étendue de sa responsabilité. La responsabilité caractérise selon Jonas, la personne au-delà de l’individu. Anthropologiquement, la personne est différenciée de l’individu, « c’est le seul être connu de nous qui puisse avoir une responsabilité » (Jonas, 1998). Cette capacité à se désigner et à parler, différencie prioritairement la personne des êtres, et donc prioritairement les personnes entre elles. La responsabilité pourrait être infinie dans le temps (Jonas, 1979) et dans l’espace ( Lévinas, 1979), elle est cependant limitée par chaque personne, en fonction de ses moyens et de ses sentiments. Chaque personne est ainsi capable de s’auto-contraindre dans certaines limites. Il existe, dans la philosophie morale et politique actuelle, de nombreuses façons de traiter de la responsabilité. L’approche choisie ici est l’éthique positive de la personne par rapport à sa « communauté » . Elle analyse comment un individu, responsable de lui-même et des autres, gère ses droits et surtout ses obligations. Cette éthique a une portée restreinte par rapport à la philosophie, mais, prise au sérieux par les économistes, change radicalement l’hypothèse utopique d’un « individu libre », fiction qui détermine la microéconomie. Cette conception, héritée de la philosophie des lumières par les économistes, sous-estime la capacité de .l’individu à s’auto-contraindre et à être une « personne » responsable. L’économie est une science sociale hypothétique et rien n’interdit de modifier les hypothèses. La personne responsable se substitue à l’individu opportuniste ; elle assume une séquence responsabilité--->rationalité ->raisonnabilité. De l’expérience vécue et consciente, de l’étude de terrain, surgissent les phénomènes. Les transferts et la santé créent des discussions ; relèvent-ils d’une contrainte préalable ou d’une assurance individuelle ? Ces expériences humaines apparaissent par des signaux, par exemple le suicide. Le problème existentiel des contraintes communautaires est important. La liberté réside dans cette capacité à s’imputer une responsabilité. La responsabilité détermine la liberté, contrairement à l’idée du radicalisme philosophique, en particulier Sen (1993) qui fait dépendre la responsabilité de la liberté comme comptabilité de son usage. Responsabilité - Liberté ( Phénoménologie) Liberté  Responsabilité ( Radicalisme) L’éthique par exemple de la responsabilité est conçue « a priori », contrairement à la conception de l’accountability chez Sen pour qui la responsabilité est « ex post » et dépend de l’usage que l’individu fait de sa liberté. Les positions de Lévinas (1972) et Jonas (1979) sur cette priorité sont très fortes. Chaque personne a une responsabilité infinie dans le temps et dans l’espace. On voit, avec Ricoeur (1995) l’importance des capacités de la personne, en particulier de s’imputer une responsabilité. Cette éthique est positive, elle décrit des comportements sinon les déconstruit (Derrida 1967, Bataille,1980). Elle constate le comportement de la personne responsable, contrairement au personnalisme (Mounier,1971) qui est normatif. La personne est sociale et responsable, elle a une priorité éthique et est capable d’auto contrainte (Rousseau, 1759 ; Kant, 1797). 1.4. Une application : droits et obligations personnels L’expérience humaine fait apparaître un monde de droits et obligations, une responsabilité a priori. L’analyse est plutôt synchronique que diachronique, cherchant les droits et les obligations d’une personne à un moment donné. Cette contrainte externe n’invalide pas pour autant l’idée d’une liberté assumée par l’autocontrainte. Deux formes de calcul économique peuvent être distinguées à propos d’un bien X (individuel) et d’un bien Y ( personnel ). Utilitarisme Utilité individu X Offre/ Demande  prix de marché/équilibre partiel  équilibre général. Phénoménologie Responsabilité personne Y Obligation/ Droits estime de la communauté- équilibre de la société. Chaque personne peut réagir rationnellement en jouant sur les composantes de cette responsabilité, jouer aussi sur l’information correspondante, aller jusqu’à refuser des promotions pour ne pas surenchérir la pression communautaire. Mais il faut rester raisonnable vis-à-vis de la communauté pour ne pas être exclu, subir une névrose paranoïaque et devenir un orphelin social. Cette raisonnabilité vis-à-vis de la communauté fait partie de l’ auto-critique de Rawls, mais n’est pas retenue par Amartya Sen. Elle illustre, selon Freud, la substitution du pouvoir de la communauté sur la liberté de l’individu. - Responsabilité Rationalité Raisonnabilité Le sujet a une structure de capacités (Ricoeur, 1983) et sa souffrance éventuelle provient d’une perte de capacités. D’où l’importance de sa structure identitaire, en articulant plusieurs sortes d’interprétation totales, objet de l’herméneutique (Gadamer,1960). Ce sujet ainsi défini est une personne, totalité structurée en capacités, capable de s’imputer une responsabilité. Elle replace l’homme avec ses contraintes dans sa vie courante, y compris sa capacité d’auto contrainte comme condition de sa liberté ; au lieu de lui dénier toute influence morale ou religieuse. Face au phénomène des transferts inter-vivos, l’erreur des experts a été de recourir immédiatement à une théorie standard de l’assurance volontaire, sans chercher à comprendre la nature et l’intensité des contraintes qui sont sources de vulnérabilité pour les personnes concernées. La liberté ne peut se comprendre que par la séquence contrainte communautaire rationalité raisonnabilité ; séquence mise en valeur par l’anthropologie économique et qui met en valeur les hypothèses de départ de la phénoménologie économique à propos de la personne, responsable et vulnérable. . La phénoménologie rejoint l’éthique dans la conception de la personne responsable, digne d’estime que l’anthropologie met au centre de ses préoccupations. II. Une méthode privilégiée par la phénoménologie économique : l’anthropologie économique. Si la phénoménologie désigne ordinairement l’approche philosophique des phénomènes, l’anthropologie économique étudie les phénomènes économiques. Elle est une sorte de phénoménologie appliquée. Merleau- Ponty (1953) a, de façon magistrale, analysé le lien entre la phénoménologie et les sciences sociales. En particulier, il rappelle l’attention apportée par Husserl à Lévy-Bruhl au fait que la philosophie ne peut se passer de l’expérience anthropologique. Il est important, selon Husserl, « de nous projeter dans une humanité fermée sur sa socialisation vivante et traditionnelle, et de la comprendre en tant que , dans sa vie sociale et à partir d’elle, cette humanité possède le monde, qui n’est pas pour elle une « représentation du monde », mais le monde qui, pour elle est réel ». La méthode pour analyser les phénomènes est clairement développée par Marcel Mauss (1967) dans son manuel d’ethnographie : l’anthropologie économique se caractérise par des phénomènes de masse, des représentations collectives et fait disparaître les notions de besoin et d’utilité. 2.1. Le statut de l’anthropologie économique L’anthropologie traite des phénomènes humains et, à ce titre, est une méthode appliquant la phénoménologie. Dans son manuel d’ethnographie, Marcel Mauss(1967) montre les phénomènes à observer, économiques, juridiques, moraux, religieux ; eux-mêmes classés en sous- phénomènes. L’interaction entre ces phénomènes montre bien le souhait de construire un « phénomène social total ».Georges Bataille (1980) fait appel à l’ « économie générale », avec l’intervention de données historiques et de données présentes, tout en insistant sur le rôle de l’homme dans la malédiction du système. Olivier Leroy (1927) a développé « la raison primitive » en 1927 et donc la relativité locale des rationalités. Elle sera violemment combattue par les économistes, notamment par Von Mises (1949) en tant que totalisme et historicisme. L’influence de l'institutionnalisme sur l’anthropologie (Herskovits, 1952) est très importante Elle creuse une opposition définitive entre l'anthropologie économique fondée sur des comparaisons « réelles » et l'analyse économique « déductive » (Knight, 1941). Néanmoins, l’anthropologie économique est reprise par des chercheurs français sous l’impulsion d’André Nicolaï, dans les années 1960. Cette approche est très attachée au terrain, plutôt pluridisciplinaire, monographique, qualitative plutôt que quantitative et essayant de ne pas tomber dans l’ethnocentrisme. Elle « est davantage une démarche, une méthode qu’une théorie de référence » selon Gastellu (1984). A l'image d'autres perspectives, l'anthropologie économique n'est pas une discipline, elle représente une problématique de l'homme sous l'angle économique. L'anthropologie et l'éthique économiques constituent une partie de l'analyse économique ; partie méconnue, car les besoins de la politique économique obligent à la macroéconomie. L’approche est particulière, à la fois du point de vue du domaine de réflexion et du point de vue de la méthode. Si l’anthropologie économique est souvent assimilée à l'ethnologie économique, elle connaît par ailleurs de nombreuses utilisations, notamment dans l'étude des sociétés primitives. 2.2. Son objet Le point de vue anthropologique en économie traite des mœurs de l'homme économique dans son universalité et son altérité. La totalité ne veut pas dire le « totalisme », mais une totalité construite par interactions entre structures et comportements. Tel est le vieux conflit entre holisme et individualisme. Le point de vue anthropologique postule l'individu et son autonomie (dans l'universalité) dans sa capacité à créer le social (même inconsciemment) et à en adapter les contraintes. L'homme est le point de passage obligé des normes, fussent-elles l'expression de contraintes sociales très fortes. L'anthropologie étudie comment l'homme internalise les normes, l'individu permettant d'analyser par son réseau sociétal, les normes sociales. L'anthropologie n'oppose pas l'individu au social ; l'individualisme méthodologique consiste à utiliser l'individu comme représentation des contraintes sociales, tout en sachant que c’est la relation entre le pouvoir de la communauté et celui de l’individu qui fonde « le malaise dans la culture » (Freud, 1930). L’universalité ne constitue pas un point de vue ethnocentrique, mais la fatalité qui préside à une lecture récurrente à partir des progrès de la raison. L'ethnocentrisme peut s'introduire dans les internalisations et les déviations ; par exemple, on peut estimer que les relations familiales sont de même nature en Afrique et en Amérique du Nord. L’effet de miroir joue dans l’espace, mais aussi dans le temps. L'histoire nous apprend ainsi qu'il existe des universaux dans le comportement économique passé et des modalités spécifiques dans leur adaptation. Les modalités spécifiques d'échange (Potlatch, Kula), de destruction (Bilabia), les facilités de certaines zones d'abondance (M.Sahlins, 1972) permettent de mieux comprendre l'adaptation des principes généraux de la maximisation sous contrainte. Le don, la consommation ostentatoire, la destruction du surplus ont des finalités politiques et culturelles que nous devons comprendre. L'anthropologie étudie ainsi l'homme dans son universalité et son altérité ; « économique », elle met en relation ces caractéristiques avec la pragmatique économique, les actes économiques quotidiens. Ces actes sont normatifs ; la tâche des outils économiques, dans cette perspective, consiste à mettre en valeur l'universalité et l'altérité. Il est nécessaire de saisir comment chaque homme se représente le social sous une forme qui lui est propre, spécifique, tout en étant traitée par une méthode universelle. Autant les politiques globales de relance (dans les pays développés) que celles d'ajustement/stabilisation (dans les pays en développement), ont une efficacité économique très limitée et des effets sociaux contestables. Leur efficacité est limitée par la capacité des agents à réagir aux contraintes et à anticiper les politiques, au nom de leur intérêt individuel et d'autres considérations plus élargies (responsabilité) à leur personnalité. 2.2. Exigences de l’anthropologie économique Les anthropologues ont énoncé des règles ayant trait à l’anthropologie économique. 1. Elle est prioritairement une étude de l’homme. Cet homme n’est pas forcément social, contrairement à ce qu’affirme Lévi Strauss (ex. la responsabilité de la personne par rapport à elle-même, Sartre). Elle l’étudie dans son unité et sa diversité. Elle le respecte dans sa dignité de personne, dans son authenticité, hors de tout ethnocentrisme. 2. Elle privilégie le terrain et donc les enquêtes compréhensives (par ex. en suivi) plutôt que représentatives. Le terrain implique de se fondre dans le groupe social étudié afin de garantir l’objectivité de l’analyse. « L’anthropologie cherche, elle, à élaborer la science sociale de l’observé » (Lévi-Strauss, 1957). 3. Elle préfère travailler sur des personnes au quotidien, au nom d’une rationalité locale. Ces personnes ont droit au respect au nom d’une éthique de la statistique (Tolstoï ; Goulet, 1964 ). 4. Elle fait référence à la totalité, au « fait social total », mais ne prétend pas la saisir. La totalité ne veut pas dire le « totalisme », mais une totalité construite par interactions entre structures et comportements. L’anthropologie a trait à tous les hommes et à tout l’homme selon la formule de Lebret (1968). 5. Elle procède à des analyses comparatives, à la manière de l’anthropologie en miroirs de Kluckholn : je comprends mieux ma société par la compréhension des autres. 6. Elle soumet ses résultats à la théorie : l’anthropologie économique n’est qu’une méthode (Gastellu, 1984 ; Lévi-Strauss (1957) insiste sur le rapprochement de l’anthropologie avec la nouvelle formulation des problèmes économiques, notamment la théorie des jeux. Tabeau 1 Deux phénomènes qui opposent anthropologie économique au radicalisme Phénomènologie vs radicalisme Phénomène des transferts en Côte d’Ivoire Le signal est le « trop de problèmes « ici on souffre ». en raison d’une pression communautaire. Les personnes ressentissent une contrainte liée à leur représentation de la communauté. L’anthropologie économique procède à des enquêtes compréhensives et des analyses comparatives ; elle fait intervenir la responsabilité et donc avertit d’une vulnérabilité par disproportion de ce phénomène. Cette responsabilité fait réagir rationnellement le donateur qui, cependant reste raisonnable, c'est-à-dire coopératif avec sa communauté. Selon le radicalisme : on ne peut déroger à l’échange volontaire : les individus procèdent volontairement à des assurances, réduction immédiate à une théorie altruistique et à des modèles intergénérationnels.( Modèles de Stark/Gimenez, Fafchamps, Ravallion) Phénomène de la bière de banane au Burundi Signal : des collines peuplées de bananiers pour un produit (la bière) de plusieurs qualités ( Urgwagwa, ) mais dont la fabrication exige la fermentation des grains de banane. Le produit étant intransportable, il faut rechercher l’endroit ( Gutembere) où la bière est prête La bière de banane régit l’ordre social, par rapport à un milieu pluriactif fragile. L’anthropologie économique étudie le terrain correspondant et mesure les allocations de temps et ses représentations collectives ; elle évalue la souffrance liée à la fragilité du milieu. Radicalisme : application mécanique du baromètre du développement.(Modèles de Bagwhati, Salter/Swan). La bière de banane est un produit non tradable, il faut l’extirper au profit de produits agricoles tradable quitte à aggraver la vulnérabilité compte tenu de la saturation des allocations de temps. III. Principales implications d’une anthropologie économique L’anthropologie économique réhabilite le sujet, vulnérable et sa souffrance dont la diminution est prioritaire avant l’amélioration du bien être. Elle est d’abord une éthique positive en prenant en compte les problèmes de capacités des personnes. Elle devient normative en proposant un principe de précaution économique et social et de sanction sur les bases d’un crime économique. 3.1. Vulnérabilité, faillibilité et fautivité de la personne La vulnérabilité est différente de la fragilité. Elle ne saurait être réduite à une simple probabilité. Assimilée à la fragilité, elle est potentielle pour toute disproportion (Ricoeur, 1995) et peut être définie par rapport à toutes les formes de probabilité : quantitative ou non, plausibilité, incertitude. Le fait d’un choc préalable fait l’objet de discussions ; la variété des vulnérabilités ( par rapport au travail, à la santé, au chômage etc..) lui donne une forme fonctionnelle. La faillibilité concerne l’erreur, le fait de faire de mauvais choix ( ex. le génocide) et que ce mauvais choix procède du Mal et soit une faute en ne respectant pas la règle d’universalité et la règle de non agression de son prochain ( Ne fais pas aux autres ce que tu ne ferais pas pour toi). 3.2 De nouvelles bases : le phénomène de la souffrance La phénoménologie souligne la vulnérabilité ou fragilité de la personne comme totalité structurée, par exemple sa capacité à supporter de nouveaux chocs : mais aussi sa faillibilité (propension à faire des erreurs), sa propension à aller jusqu’à transgresser les règlements ou fautivité (Ricoeur, 1995) et son angoisse de type inconsciente, que reprend Heidegger (Heidegger, 1986). Sartre (1976) insiste sur la séquence liberté, culpabilité, péché ; avec des développements consacrés à la haine. Par conséquent, les phénomènes économiques, dans la mesure où ils ne sont pas objectifs, impliquent de la prudence, de la sagesse pratique. Cette phronesis implique un principe de précaution humain et social, ne serait-ce que pour favoriser les résiliences. Il existe une capacité personnelle qui autorise à rebondir. La résilience est un phénomène qui reste mystérieux et qu’il faut replacer dans la phénoménologie. La prise en compte de l’homme total, à savoir la personne, implique d’intégrer la souffrance mentale dans la phénoménologie et par conséquent la psychanalyse. Le côté humain fait revenir à la « figure » du travailleur. Une économie basée sur la souffrance se substitue aux édifices utilitaristes. Il est largement question d’une souffrance qui s’installe au travail, sous la forme du « Burn Out ». La personne est faite de capacités, notamment de s’imputer des responsabilités ; il en résulte des risques de disproportion, entraînant vulnérabilité, faillibilité, fautivité et donc la nécessité d’un principe de précaution, humain et social. L’anthropologie économique recentre l’économie sur le travail et la souffrance, notamment sur la « figure » du travailleur (Jurgen, 1989 ; Heidegger,1986) . La diminution de la souffrance est une obligation parfaite, prioritaire par rapport à l’amélioration du bien être, obligation imparfaite. Il se forme un paradoxe : la diminution de la souffrance est en priorité lexicographique par rapport au bien être, mais la gestion de la souffrance est difficile à justifier, notamment pour les personnes sacrifiées pour le Bien Commun. La souffrance (dite utilité négative selon Popper) est générale, elle concerne la personne et se différencie de la douleur qui a trait à un endroit donné. La souffrance est au centre de la psychanalyse et détermine le comportement. Ce qui est utile ne diminue pas pour autant la souffrance. Ainsi les programmes de lutte contre la famine et plus généralement de lutte contre la pauvreté ont une utilité, mais diminuent ils la souffrance ?. A l’opposé selon le paradoxe d’Easterlin (1974), l’élévation du revenu peut s’accompagner d’une augmentation de la souffrance ; ce que souligne le cas des pays nordiques. La diminution de la souffrance est une obligation première, prioritaire par rapport au bien-être. Cette problématique est redoutable : comment justifier une décision visant à augmenter la souffrance ? 3.3. Un principe de précaution humain et social : phronesis (prudence) L’économie est-elle apte à diminuer la souffrance, peut –elle éviter le sacrifice de certains pour le bien être des autres ? Il existe une impossibilité éthique à respecter un optimum de souffrance…Cette incapacité à prévoir la souffrance consécutive à une décision économique, implique une précaution humaine et sociale à parité avec le principe de précaution du préservationisme écologique. Ce principe réclame une simulation des scenarii possibles, une répartition des responsabilités et des sanctions effectives. Une éthique de la discussion permet-elle de déterminer les préférences des générations futures. L’arbitrage entre ordre écologique et désordre social est un problème ancien, énoncé par Mirabeau. Une instance méta morale peut- elle réduire cette opposition ? 3.3.1. La reconnaissance du crime économique La reconnaissance du crime économique devient évidente dès que l’on accorde la priorité à la diminution de la souffrance elle-même. Le crime n’est pas uniquement un acte délictueux par rapport à des règles de concurrence ou n’importe quelle charte ou code ( par ex. l’erreur de la BNP vis-à-vis de la réglementation américaine). Il s’agit ici des conséquences de décisions économiques sur la santé et plus généralement sur l’intégrité de la personne. 3.3.2 Une déformation des relations économiques Avec la reconnaissance de la personne, une contrainte communautaire s’exprime sur les différents marchés et joue sur la valeur du salaire, des biens et services et sur les actes financiers. Cette contrainte est ressentie différemment par les personnes et rend les prévisions aléatoires. Cette faiblesse est un des principaux problèmes de la prévision quand elle intègre des hypothèses de comportement. L’anthropologie économique élargit le champ de l’analyse économique en prenant en compte tous les aspects de la personne, notamment psychologiques. Elle rend l’économie responsable en élargissant le crime économique jusqu’à toute décision pouvant augmenter la souffrance. Conclusion : les agrégats ne souffrent pas.. La phénoménologie économique est fondée sur l’homme. Elle donne priorité aux capacités personnelles, en particulier à la capacité d’autocontrainte de la personne sinon à sa capacité de résilience face à une névrose communautaire. Il en résulte une structure de capacités qui marque la personne et qui tend à la rendre fragile. La personne ou encore l’Etre là est ainsi « plongée dans le monde ». Cette caractéristique (le Dasein) étant la plus importante dans cette approche. Ces emprunts possibles par les économistes ne sont que quelques principes par rapport à un immense débat solidement ancré dans la philosophie et le plus souvent très hermétique. La relation entre ces deux approches est faite d’exclusion. Le radicalisme philosophique ne connaît pas la phénoménologie et fait comme si elle n’existait pas ou alors évoque son hermétisme sur le mode de la dérision. Aucun phénoménologue n’est cité dans les écrits de Rawls ou de Sen. A l’inverse, Paul Ricoeur (2004) avoue son admiration pour les capabilités d’Amartya Sen. Ce conflit ne doit pas être exagéré, la phénoménologie est incomplète en ne précisant pas suffisamment ses concepts, la philosophie morale anglo-saxonne est incomplète en sous –estimant l’importance du sujet. Paul Ricoeur occupe une place exceptionnelle en étant capable de faire la synthèse entre les deux courants de pensée. En définitive, la phénoménologie trouve son application en économie avec l’anthropologie économique qui la recentre sur la personne et ses expériences de vie. Elle amène à comprendre un fait social sans faire intervenir immédiatement la théorie abstraite et ses modèles. Ainsi les transferts inter vivos seront compris dans le système communautaire avant de faire appel à une théorie de l’assurance. Ces représentations collectives sous la forme de pression communautaire modifient l’explication usuelle des principaux marchés, emploi, biens/services, finances. L’identité théorique que nous proposons serait ainsi très large en prenant comme références nombre d’apports éthiques de la phénoménologie ; elle s’élargirait en acceptant le raisonnement des économistes ; ces derniers levant le tabou de la psychanalyse. Elle marquerait ainsi sa différence par rapport aux théories fonctionnelles, notamment les théories de Rawls (1971) et Sen (1993), dans le prolongement du radicalisme philosophique. Elle susciterait une nouvelle structuration de l’histoire de la pensée économique différenciant les interprétations utilitaristes par rapport à la compréhension phénoménologique de la personne. Il reste à rétablir cette dimension personnelle pour que s’applique le principe de Jonas : « Que l’humanité soit ». Bibliographie Akerlof, G.A, (1984), « The Market for Lemons, Quality Uncertainty and the Market Mechanism », The Quaterly Journal of Economics, 84, August. Ballet,J. ; Bazin, D ; Dubois, JL, Mahieu, F.R. ;(2014) Freedom, Responsibility, and the Economics of the Person, Routledge, London. Ballet,J.;Bazin,D.(2006), Positive Ethics in Economics, Transaction Publishers, New Bataille. G. 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